Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject & mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux Entilles, avec les deux barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne, au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, & qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie, leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, & protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir.

Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé, & qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, & l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, & l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en intention de faire voile en un lieu des Entilles nommé Leaugave, & y prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin chargé de quelque nombre de Cassava espece de pain de racine blanc & bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs hardes. De là ilz resolurent d'aller à Baracou village de l'ile Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur seconde barque, & tirerent vers le cap de Thibron, ou ilz rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la Jamaïque, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la Jamaïque. Le Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit & commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres, couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la Havane en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette & quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de Gahame, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la côte qu'un Paraousti, nommé Patica en envoya avertir le Capitaine Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre, les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à François Pezarre, à Diego d'Alimagre au Perou & à Fernand Cortès.


Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs.

CHAP. XIII

YANT parlé de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, & aller titre de prison le Capitaine Laudonniere à l'ayde du sieur d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le depart des mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, là où arrivé il assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux qui l'avoient abandonné, les priant leur en souvenir pour en témoigner un jour en temps & lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance, à quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui aux fortifications, qui aux barques, qui à autre chose. Les indiens le visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs, poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit de quelques menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison d'un Paraousti, nommé Onathaqua demeurant à quelque cinquante lieuës loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener. C'étoient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les cheveux léquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour temoigner le mal qu'ils avoient enduré aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouvé quelque peu d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il fit present au Capitaine. Enquis de leur venuë en ce païs-là, & des lieux où ilz pouvoient avoir été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans passez que trois navires dans l'un déquels ils étoient, se perdirent au travers d'un lieu nommé Calos sur des basses que l'on dit Les Martyres, & que le Paraousti de Calos retira la plus grande part des richesses qui y étoient, mais la pluspart des hommes se sauva, & plusieurs femmes, entre léquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles mariées demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce Paraousti de Calos: qui étoit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient aussi que les hommes & femmes és danses portoient à leurs ceintures des platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur déquelles leur faisoit empechement à la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que ce Paraousti pour étre reveré de ses sujets leur faisoit à croire que ses sorts & charmes étoient cause des biens que la terre produisoit: & sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre des Hespagnols qui par fortune s'étoient perdus en ce detroit.

L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de messager à ce Paraousti de Calos: & avoit de sa part visité un autre Paraousti nommé Oatchaqua, demeurant à cinq journées loin de Calos: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un grand lac d'eau douce, appelée Serropé, grande environ de cinq lieuës, & fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile; léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois témoigné enlevans la fille d'Oatchaqua, et ses compagnes, laquelle jeune fille il envoyoit au Paraousti de Calos pour la lui donner en mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.

Davantage comme le Paraousti Satouriona sans cesse importunat le Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à Ouaé Outina, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.