M. d'Oinèche fit quelque chose cependant: il pourvut son fils d'un conseil judiciaire. Mais pendant les mois que nécessita cette procédure—scènes de famille, déchirements, raccommodements, promesses, visites chez l'avoué—Armand eut encore le temps de mener à Paris une vie inimitable, de payer à la blonde Adeline les plus rapides trotteurs, les plus douces voitures, un mobilier empire, une robe par jour et tout le superflu. On admirait, on enviait «le petit vicomte», les femmes se faisaient présenter, certains journalistes le tutoyaient, et Constant Bussat ne le quittait plus: c'était la gloire.

Et que devenait Gilbert, tandis que son cousin s'illustrait ainsi? Mon Dieu! Gilbert était retourné vivre à Chantilly. Il chassait bien sagement trois ou quatre fois la semaine, et se contentait de prendre le train pour Paris chaque fois qu'il recevait un billet ainsi conçu: «Je déjeûne chez Yvonne… Je passe la journée chez ma couturière… Armand a un rendez-vous chez l'avoué… Ce soir, il dîne en ville…»

Quand, au milieu de tout le drame du conseil judiciaire, éclata une réclamation nouvelle d'Adeline,—Armand ayant commandé en son nom les voitures et les meubles, signé des papiers, formellement promis; quand on apprit soudain que la jeune femme voulait intenter un procès à la famille d'Oinèche, Gilbert se montra d'une correction et d'une impénétrabilité parfaites. C'était un jour de chasse: il ne répondit pas un mot aux veneurs qui cancanaient, ne manifesta par aucune attitude même son sentiment à ce sujet. Il se contenta de murmurer avec une douleur presque involontaire devant Mlle Dorillat-Marois, qui seule alors pouvait l'entendre:

«—Mon pauvre cousin aura grand'peine à se tirer de là, mais je ne saurais le plaindre, car il a compromis sa fortune, ce qui déjà est une sottise, et celle de ses parents, ce qui est une mauvaise action.»

Or, Mlle Dorillat-Marois fut frappée par ces mots, car cette belle jeune fille, puissamment riche, avait hérité de son père le culte de la fortune: on l'honorait pour ses millions, on souriait à ses moindres mots, on faisait cercle autour d'elle; aussi entendait-elle conserver le prestige de son opulence, et n'eût point voulu d'un fiancé prodigue, même marquis, même duc. Il fallait, pour lui plaire, que l'on témoignât d'abord du caractère le plus sérieux. Mais comme elle était très jeune, il fallait encore qu'on la surprît, qu'on la charmât, qu'on la troublât. Gilbert avait beaucoup de grâce, on l'a vu.

—«Il serait bon, fit un jour à son fils M. de Lorizon, que tu te décidasses pourtant à choisir une profession, à t'occuper.

—Pourquoi si vite, répondit Gilbert. Rien ne presse.»

Et, peu de temps après, il attendait pendant toute une chasse qu'à la faveur d'un change, Mlle Dorillat-Marois et M. d'Oinèche se trouvassent réunis au même carrefour. Alors, s'approchant de celui-ci, qui rêvait: «Mon oncle, fit-il affectueusement, ne vous tourmentez plus, allons! Personne encore n'a songé à moi. Mais je vais tâcher de tout arranger.»

Le pauvre comte souffrait, en effet, de la plus cruelle anxiété. Car voici maintenant qu'Adeline Demain, furieuse, menaçait de donner aux journaux les lettres par lesquelles Armand lui avait demandé de clairs écus sonnants, et l'avait remerciée de ses envois; que déjà elle les prêtait à qui voulait, et que l'on en jasait, qu'on en riait, si bien que le discrédit du fils allait bientôt rejaillir sur le père.

Gilbert vint à Paris, entra chez Adeline le chapeau à la main, et lui dit simplement: «Adieu, Adeline.