Ce fut donc vers huit heures et demie que l'incomparable lord Bansborough fit son apparition dans la salle du restaurant. C'est un homme de cinquante ans, grisonnant, glabre, très grand, très maigre, et d'une élégance si complète, d'un geste si hautain, d'une dignité tellement accusée, qu'il semble plus propre à figurer aux fêtes d'un couronnement perpétuel qu'à vivre parmi le tiers-état de notre pauvre époque. Je vous assure que personne, dans le restaurant, ne fut insensible à sa prestigieuse allure, et qu'après avoir admiré la manière parfaite dont il fit négligemment choix d'une table et quitta sa pelisse, chacun dut encore rester saisi par la coupe audacieuse et la nuance inusitée du gilet que ce lord étonnant nous révéla.
Il n'y eut pas jusqu'à M. Hirec, de l'Institut, qui ne s'en émût: «Quel est donc, demanda-t-il, ce monsieur si bien mis que tout le monde regarde?»
Jacques n'en savait rien, Noël Marion pas davantage, naturellement. Alors, comme je subissais l'humiliation de l'ignorer aussi, je crus pouvoir m'incliner vers le petit Maurice de Salisbot, qui dînait à la place la plus proche de nous, et l'interroger tout bas. Je ne commettais du reste là rien d'extraordinaire, puisqu'à cet instant la moitié de l'assistance se trouvait ainsi penchée à l'oreille de l'autre moitié; et l'on n'entendait que ce susurrement léger: «Bansborough, lord Bansborough…»
—Mon cher, me répondit Salisbot, c'est le capitaine des chasses du roi Edouard VII. Vous rappelez-vous son uniforme lors du couronnement: un habit soutaché, avec de petites trompes brodées sur le col, la culotte de satin blanc, l'épée? Il portait tous les ordres du royaume, et venait derrière les pairs, précédé seulement par l'Annonciateur des guerres et le Maharajah de Rhempoor…
Maurice de Salisbot s'attendrissait; je le pressai.
—Quel est son emploi près du roi, mon cher? Eh bien, mais il dirige les deux seuls équipages qui chassent le cerf en Angleterre.
—Deux? Je pensais qu'il n'y en avait qu'un.
—Du tout. Il existe une seconde meute, en Ecosse, qui appartient également à Sa Majesté, et qui, depuis quatre ou cinq ans, prend chaque année une vingtaine d'animaux dans le pays boisé de T…, près de la mer et non loin de Beaufort-Castle, vous savez…
Pour le coup, oui, je connaissais Beaufort-Castle. J'avais lu bien souvent ce nom dans les journaux et les revues de sport. Qui donc a pu s'occuper tant soit peu de courses sans avoir entendu parler de ce magnifique domaine de Beaufort-Castle, où le richissime Rodolph Jermyn se retira naguère pour y devenir fou, si ce n'est pire? Et je me rappelai soudain le mystère tant de fois évoqué de cette existence, les succès prodigieux de cet excentrique Jermyn sur les hippodromes, et son amour passionné pour sa jument Nausicaa, qui était morte à Beaufort-Castle et qu'il avait enterrée de ses mains. La propre fin de Rodolph Jermyn me revint aussi en mémoire, et les commentaires qui l'avaient suivie, les suppositions que l'on avait faites au sujet de son célèbre parc toujours clos et si jalousement gardé…
Je rapportai ces renseignements à M. Hirec, auquel je dois dire qu'ils importèrent médiocrement. Le nom de Jermyn cependant le frappa: «Jermyn, fit-il, attendez donc… Mais n'est-ce pas lui qui fit acheter au poids de l'or, en vente publique, voici quelque douze ans, une centaine de livres et de manuscrits d'une extrême rareté, tous marqués sur les plats d'un Novasteriana bibliotheca? C'était le dernier fragment d'une vieille collection composée d'ouvrages relatifs aux seuls demi-dieux et monstres antiques.»