Mon camarade Jacques Fouvier se sentait ce soir-là d'une humeur enjouée, et même, sembla-t-il, paradoxale:
—Les monstres antiques! s'écria-t-il. Qui sait s'ils ne vécurent point, après tout? Le savant Charles-Victor Langlois n'avoue-t-il pas lui-même que l'existence du diable est historiquement prouvée d'une façon bien plus solide que celle de Pisistrate?
—Mon impeccable collègue Langlois, répartit M. Hirec, a toujours donné les signes d'un remarquable talent non seulement d'écrivain, mais encore d'humoriste. C'est lui, ne l'oubliez pas, qui dépeignit en termes si gais la maladie de l'inexactitude, lui qui inventa le sport de l'emendatio conjecturale… Enfin, ne prenez pas trop à la lettre son assertion au sujet de Pisistrate, d'autant plus qu'il répudie formellement le diable à la page suivante.
—Sans doute, ajouta Noël Marion, le diable ne saurait être tenu en considération. Non plus, hélas, que les personnages fabuleux de l'antiquité, qu'ils soient dieux ou satyres, sirènes ou déesses, nymphes ou cyclopes. Voyez les centaures: les poètes latins et grecs ne s'accordent même pas sur leur forme. Au temps d'Homère, ce n'étaient encore que des hommes effrayants et brutaux; au temps d'Ovide, les voilà mi-hommes, mi-chevaux, mais leur force est devenue surhumaine, et tels d'entre eux ont la taille des plus hauts arbres. Leur iconographie ne semble guère plus certaine, puisque les seules statues qui nous en restent appartiennent à des époques récentes: c'est du Pergame théâtral ou du coquet alexandrin. Sur les bas-reliefs, nous ne voyons que des personnages bachiques, avec des croupes de tout petit cheval. Et puis, messieurs, quel est ce mythe faussé, quelle est cette race de prétendus monstres que la seule vue des femmes ou l'odeur du vin jette hors d'elle-même, et qui donne naissance à un être aussi ennuyeux, aussi monotone et solennel que ce vieux Chiron?
Ici, mon camarade Jacques remplit d'un pommard exquis le verre de Noël Marion, qui reprit avec un certain lyrisme:
—Ah, quelques-uns de ces animaux divins furent étrangement beaux pourtant, comme ce jeune Cyllare, si bien décrit par Ovide, et dont je reconstituai l'image dans l'une des mosaïques d'Oued Saâli: les longs cheveux et la barbe dorés, un torse d'Hermès, un corps de Pégase, le poil d'un noir de jais, la queue toute blanche, et pareillement quatre pattes blanches…
—Quatre balzanes, rectifiai-je en rougissant un peu, car Maurice de Salisbot nous écoutait.
Cependant Jacques, soudain devenu grave, déclara: «Eh bien, m'accuse qui voudra de rêverie, mais je crois, moi, et selon le témoignage unanime des poètes, que votre Cyllare a bien réellement foulé de ses sabots de neige le sol de l'Hellade en compagnie de ses frères splendides. Et aujourd'hui, prenez-y garde, voici que renaît et pullule, au dire des mêmes poètes, la race farouche des centaures; sous la plume des écrivains comme sous la main charmante des peintres ou des orfèvres, de toutes parts le monstre superbe se cabre et bondit; il envahit peu à peu les vieux parcs, se laisse voir au jour tombant, parcourt au galop les solitudes et hante les forêts…
—Mais monsieur qui chasse, interrompit Charles Hirec en me désignant, et qui connaît ces forêts mieux que vous, Jacques, n'en a pourtant pas vu, et peut-être n'en fera-t-il jamais lever un seul?