Je rentrai chez moi, la tête fort confuse: Cyllare, Ovide, les centaures, M. Langlois, Pisistrate, tous ces noms que je n'avais point coutume d'entendre s'entremêlaient dans ma mémoire, et j'y joignais encore lord Bansborough, sans oublier Beaufort-Castle, ni ce Rodolph Jermyn avec sa Nausicaa.

Peu à peu, il est vrai, l'ordre se fit: c'est-à-dire que je ne songeai bientôt plus qu'au mystérieux Jermyn. Brusquement, il est vrai, il me souvint qu'en un livre paru l'an passé, les aventures de l'extravagant millionnaire et sa fin curieuse étaient relatées: je dus aller aussitôt chercher le volume en ma bibliothèque, et relire d'un trait tout ce long chapitre. Puis je me couchai, en proie à des conjectures folles.

Ah! l'étrange histoire, en vérité! Et quel maniaque, ce Jermyn! Eh quoi! cet homme avait plus de cent chevaux à la prairie ou à l'entraînement, cet éleveur heureux récoltait tous les prix, ce nabab voyait encore s'accroître sa fortune: et tout à coup, après les succès triomphaux de sa jument Nausicaa, voilà qu'il s'enferme avec celle-ci dans son domaine de Beaufort-Castle, à la pointe d'Ecosse, voilà qu'il se met à l'écart du monde, vend son écurie, son élevage, et demeure près de vingt ans cloîtré, enseveli, défendu par de hautes murailles et des fossés profonds!

Nausicaa… Qu'elle dut être belle, si les portraits qu'on en peut voir la rendent bien! Elégante et fière, dorée de l'oreille aux pieds, la fine, la puissante bête! On conçoit, en vérité, que Jermyn en ait perdu le sens. Car, l'ai-je dit, le pauvre homme en devint épris: il l'aimait. Il mangeait avec elle, lui parlait comme à une femme, couchait même la nuit dans son box. L'écurie de Nausicaa était un pavillon dont il avait la clef: n'y entrait pas qui voulait. Comment, avec toutes ces précautions, put-on donner un maître à la glorieuse jument?

Vous savez en effet qu'elle devint grosse. Tous les palefreniers de Beaufort-Castle s'en aperçurent et le racontèrent aux journaux. Mais par quel sortilège s'accomplit ce prodige? Quelque ennemi de Jermyn, parbleu, qui par haine ou par vengeance, aura conduit un ignoble baudet ou le plus repoussant des chevaux de fiacre à la jument: elle en dut avoir un poulain monstrueux, tel est le secret de Beaufort-Castle, tout simplement. Jermyn lui-même ne l'a-t-il pas avoué lorsqu'il licencia toute sa maison? «Mais, lui observait-on, est-ce l'instant de renvoyer vos lads, quand Nausicaa va donner un poulain?»—«Ce produit, répondait le fou, sera la plus grande douleur de mon existence, et personne, moi vivant, ne le verra.»

Il disait vrai. On ne le vit point. Les grilles de Beaufort-Castle se fermèrent à jamais, on fortifia l'écurie, le parc fut enclos d'un mur outrageant. Quelques curieux tentèrent l'escalade: mais un seul en revint, bégayant et terrifié.

Puis, un beau matin, on trouva toutes les portes ouvertes. Jermyn était mort. Deux serviteurs seulement veillaient le corps du maître, et un testament en règle léguait le domaine aux pauvres. La belle Nausicaa était depuis longtemps enterrée sous un mausolée de marbre. Quant au poulain, il avait disparu. Peut-être erre-t-il à présent, devenu sauvage, par les landes voisines…

Et si pourtant cet inconcevable Rodolph Jermyn avait aimé sa Nausicaa d'amour, mais vraiment… tout à fait d'amour? Car enfin, ce poulain…

Il faut croire qu'ici je m'endormis, et que même je rêvais déjà, puisque des formes de centaures commençaient à s'ébrouer devant mes yeux, et Cyllare, et Ovide, et M. Langlois, et Pisistrate…