Le lendemain, c'était la Saint-Hubert. Je me rendis, comme d'habitude, en forêt de Chantilly, dans laquelle le prince D…, maître d'équipage, consent la grâce de me prier à ses chasses. Mais quelle ne fut point ma surprise, en arrivant au rendez-vous, d'y trouver lord Bansborough lui-même, qui de vert sombre vêtu et plus magnifique encore que la veille, se laissait présenter un par un les veneurs, examinait les chiens, jugeait les chevaux, observait les piqueurs, eût relevé la moindre faute et peut-être châtié la plus légère incorrection. Vous le trouviez tellement à l'aise, si compétent, si olympien, qu'il paraissait davantage recevoir le prince qu'être son invité.
Je sus bientôt que le royal capitaine des chasses était déjà venu célébrer la Saint-Hubert en forêt de Chamant, à quelques lieues de là, qu'il irait le lendemain pour la même cérémonie aux déserts de Chaalis, et que c'était une sorte de mission diplomatique qu'il accomplissait ainsi dans les principaux équipages des environs de Paris.
J'appris en outre—avec quel ravissement!—que lord Bansborough serait l'hôte ce soir et pour toute la nuit de Jean-Paul Ailly, dont il avait bien voulu se rappeler l'amitié, et chez lequel il était de tradition que je fusse moi-même convié jusqu'au lendemain chaque fois que l'on fêtait la Saint-Hubert en Chantilly. Ainsi j'allais donc dîner avec cet homme surprenant, je l'entendrais parler, je pourrais ensuite déclarer à mes amis: «Bansborough? je le connais beaucoup. C'est encore lui qui me disait…».
Cette riante certitude m'emplissait de joie. Aussi bien assistai-je peu souvent à un laisser-courre aussi réussi, par un plus gai soleil, et dans des bois rouillés mieux à souhait; il me sembla que jamais le cerf n'avait sauté les routes avec tant de grâce, que les chiens n'avaient jamais poussé sous les futaies sonores de clameurs plus grandioses; je ne me rappelais point de longtemps avoir galopé si aisément, si vite, si loin, et quand nous eûmes enfin mené la bête hallali, j'eus vraiment l'illusion d'une belle victoire. La chasse entière était là, répandue sur les bords d'une carrière au fond de laquelle le cerf immobile tenait toute la meute en respect. Et le maître d'équipage, ému et modeste, s'avançait déjà pour recevoir les compliments que lord Bansborough allait daigner lui faire.
Ah! pour moi, j'en conviens, je ne l'avais guère quitté, mon Bansborough. Je dois dire que sa tunique verte et ses culottes noisette m'avaient fasciné; l'éclat de ses boutons, celui même de son chapeau haut de forme m'attiraient, et je n'avais su me détacher de cet impressionnant gentleman, qui changea de cheval quatre fois en deux heures et galoppait dans cette forêt de Chantilly, où il n'était peut-être jamais venu, comme s'il eût été dans son propre parc. Il n'y avait pas jusqu'à son piqueur particulier qu'il avait amené d'Angleterre, dont je ne constatai l'air habitué. Celui-ci est Français, d'ailleurs, et s'appelle La Ramée. Rarement, vous pouvez m'en croire, avez-vous vu figure à ce point énergique sur des épaules pareillement trapues.
Enfin, le soir vint. Jean-Paul Ailly nous emmena, lord Bansborough, quelques convives et moi, en son château de Lamorlaye, où la chair fut exquise et les vins dignes en tout point de l'hôte difficile qu'il recevait. Et maintenant, nous rêvions, le dîner fini, dans la fumée des cigares et près d'une haute cheminée. Nous écoutions lord Bansborough, qui s'exprimait lentement en fort bon français. Il discourait volontiers de vénerie, où sa science ne souffrait guère de réplique. Je ne me permettais point de distractions, et ce fut bien par mégarde si je m'aperçus des scènes mythologiques figurées sur les lourdes et plantureuses tapisseries qui nous entouraient: je crois me souvenir d'un cortège qu'on y voyait passer, de personnages mêlés à des panthères et brandissant des thyrses, d'une Ariane consolée qu'un Bacchus caressait, et précisément d'un Centaure éclatant de jeunesse et de force qui s'élançait au premier plan, les yeux sanglants et les mains ouvertes.
Lord Bansborough disait:
—Tout le monde, dans mon glorieux pays, chasse le renard: c'est un sport national. Mais il n'y a là aucune science. On galope, on saute, on prend, on recommence. N'allons pas voir autre chose là qu'une course au clocher. L'art de la vénerie est d'ailleurs tout français, je me plais à le reconnaître, et si mon expérience put encourager Sa Majesté à me confier la direction de ses deux belles meutes, c'est en vos forêts, messieurs, que j'ai fait mon apprentissage. Mon premier piqueur La Ramée est Français, et j'exige que, selon une tradition quatre fois séculaire, on ne parle que français aux chiens du roi. Mais votre compatriote se fâcherait s'il entendait nommer le renard une bête de vénerie.
—En effet, répondit péremptoirement Maurice de Salisbot, il n'y a que cinq bêtes de vénerie: le cerf, le chevreuil, le sanglier, le lièvre et le loup.
—Vous vous trompez, monsieur. Il en existe une sixième.