—Oui, répondit lord Bansborough, je veux…
Le piqueur alors prit son parti:
—Milord l'exige, commença-t-il, c'est bien. Mon honneur professionnel est en jeu, pourtant. J'ai, une fois dans ma vie, ce jour-là, autorisé un change; je l'ai suivi moi-même, ou plutôt je n'ai rien compris. Mes chiens et moi, nous avons été grisés. Enfin, voilà.
Il n'y avait que milord derrière moi, à cette chasse, et quelques paysans que nous perdîmes presque tout de suite. Je venais de lancer un méchant daguet qui nous emmena tout d'abord assez loin en ligne droite quand, tout à coup, l'un de mes meilleurs chiens partit brusquement sur une autre voie, suivi bientôt de quelques autres. Je les arrêtai; mais à partir de ce moment, toute la meute se mit à chasser mollement. Elle semblait distraite et inquiète, si inquiète et désordonnée même qu'une colère me saisit, milord s'en souvient, et que je m'écriai: «Des chiens en folie, parbleu! en folie: nous prendrons tout, ce soir, mais pas le daguet, bien sûr!»
—Continuez, La Ramée, ordonna lord Bansborough.
—Une heure se passe. Les chiens languissent, se démeutent, j'en étais à peine maître. Un moment, je descends de cheval pour vérifier le pied avec milord, et, soudain, comme nous tournions le dos, un galop retentit derrière nous et se perd dans le taillis: je ne peux pas dire que les chiens soient demeurés un quart de seconde, non! Les voilà partis sur cette voie nouvelle en hurlant comme des possédés. Que faire? Il faut bien tâcher de les arrêter: je bondis à leur suite.
Mais tout de même j'en voulais avoir le cœur net, et pénétrer dans le fourré où ce qui les emmenait avait sauté. Le galop de cette bête nous avait frappé les oreilles avec une force inaccoutumée. Je m'approche: je vois avec stupeur les branches brisées beaucoup plus haut que la tête d'un cerf ne l'aurait pu faire. Je remarque entre toutes une brindille, toute mince, et, messieurs…
—Continuez, La Ramée, ordonna plus bas lord Bansborough.
—Elle était non point cassée, mais tordue, vous m'entendez, tordue comme par des doigts! Aucune bête connue ne peut tordre une brindille ainsi… C'était donc un être humain que les chiens chassaient? Je me sentais devenir fou, fou! A peine sorti du buisson, je m'élance sur la voie. La meute, là-bas, achevait de rentrer à nouveau sous bois, fouaillant et criant tant et plus. Et, cette fois, ce fut une poignée de crins que j'arrachai sur un bouquet de ronces.
—Des crins!