—Nous l'avons mis au vert dans un enclos, près de la Butte-aux-Gendarmes. C'est un grand diable de cheval, entièrement noir, brusque d'allures, et qui porte assez mal une tête maudite.»

Moquez-vous de moi, si bon vous semble, mais je crois à la Fatalité. Chacun a son mauvais destin. Ainsi, moi, mes belles amies me trahissent. Mais je leur en veux le moins possible. Ce n'est pas de leur faute. C'est inévitable. C'est écrit.

L'ABRICOT

Confortablement vêtue de lierre en toute saison, la maison de Thomas Foggs, entraîneur opulent, s'élevait à Chantilly au bout de «la pelouse»: c'est ainsi qu'on nomme galamment le champ de courses, dans ce pays où la forêt elle-même est un parc et la campagne un jardin.

Devant la maison de Thomas Foggs, il y avait quelques massifs de rosiers et un abricotier sans importance, dont nul habituellement ne se souciait, mais qui venait pourtant de faire naître cette année un abricot miraculeux.

Or, à peine l'innombrable famille Foggs se fut-elle aperçue d'un tel prodige que tous, filles et garçons, se réunirent au pied de l'arbre: «Vous avez vu, Maud?—Quelle merveille, Kate!—Il sera mûr pour dimanche.—Dans quinze jours seulement, damné Bob!—Je le donne pour dimanche. Trois contre un?—Six.»

Le petit Sam, arrêté comme les autres, déclara: «C'est de la bonne terre que nous avons là.» Et la mémorable madame Foggs, survenant à son tour: «Louons Dieu, mes enfants. Dieu fait bien ce qu'il fait.» Courte allocution qu'elle prononçait avec tact chaque fois que la Providence ne lui inspirait pas de paroles plus précises, c'est-à-dire le plus souvent.

Puis on ne parla pas davantage du bienheureux abricot, parce qu'il y a tout de même d'autres soucis dans la vie. Mais on ne l'oublia qu'en apparence, et chaque matin, quiconque fût passé devant la grille de l'entraîneur, eût pu voir quelqu'une des demoiselles Foggs, ou Bob, ou le petit Sam, qui, négligemment et comme en flânant, venait vérifier que tout était dans l'ordre et que l'arbre ne manquait de rien. M. Foggs, au repas du soir, n'omettait pas d'en demander des nouvelles. Les serviteurs commençaient à s'y intéresser. Et il n'était pas enfin jusqu'à miss Elena elle-même, la fille aînée de Thomas Foggs, qui parfois ne se dérangeât de ses songeries pour aller s'assurer doucement que le fruit déjà tendre avait encore mûri depuis la veille.

On s'était en effet concerté afin que seule Elena eût le droit de toucher à l'abricot sacré, puisque seule elle avait le geste assez délicat, et des doigts légers à ne pouvoir gâter la chair la plus sensible. Et miss Elena se sentait infiniment flattée qu'on ne lui confiât jamais ainsi que des besognes de princesse.

Un soir pourtant, son père lui dit: