Puis il gagna les bâtiments, poussa des portes, franchit encore un pont, gravit des escaliers, enfila des couloirs, trouva sa haute chambre enfin, y entra, s'enferma; et tirant alors de sa poche une lettre, il commença de la relire à la lueur d'un flambeau:
«Vous seriez fort en peine, Monsieur, disait cette lettre, de rencontrer quelqu'un qui vous mandât plus vite que moi les nouvelles de Paris. Et encore ne vous conté-je pas de ces faits de guerre, de ces querelles publiques, ni de ces évènements mémorables enfin, dont chacun jase en tout lieu, et qu'un crocheteur ou un mendiant vous rapporterait aussi bien. Non, je vous apprends le meilleur, le singulier, le savoureux. Je vous fais savoir que madame de Nouvillon s'est débarrassée chez la Sombreuil d'un fardeau bien outrageant pour son veuvage; qu'elle était grosse enfin, et qu'elle ne l'est plus. Je vous découvre que M. le comte de Naives n'a point quitté de deux jours et d'autant de nuits la signora Emilia Garèse; que celle-ci vient de rendre un malheureux cornette tremblant de fièvre, couvert d'abcès, perdant ses cheveux et ses dents au régiment des cadets d'Anjou…»
M. de La Bruyère laissa tomber le billet… Il se pencha sur une feuille blanche, il écrivit:
«C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup, de faire, par tout son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate.»
Peu de moments ensuite, toutes chandelles soufflées, il était au lit, il dormait. Seule, sur sa table, caressée par un fil de lune, une plume courbe luisait.
LE ROI CHASSE
(Extrait des Mémoires de M. du Palois, Premier Veneur de M. le Duc, août 1724.)
… Je veux rapporter ce qui arriva hier à la chasse du Roi, non certes qu'il s'agisse de quelque remarquable fait de vénerie, ni de rien qui fît grand honneur à M. le Duc, non plus qu'à moi; mais parce qu'on y verra combien les jeunes gens perdent à présent le respect, aussi bien qu'ils oublient ou dédaignent étrangement tout ce qui nous mettait naguère à la tête et bien au-dessus des autres cours polies de l'Europe.
Voici trente-deux ans que j'ai l'honneur d'appartenir à la maison de Condé. J'ai servi sous feu le prince Henry-Jules, puis sous Monseigneur son fils, dont Dieu ait l'âme, et depuis que M. le Duc enfin est venu par l'héritage naturel en lieu et place de celui-ci, j'ai glorieusement conduit, j'ose y prétendre, et sans la moindre faute, vingt-quatre laisser-courre solennels, y compris la chasse que daigna faire céans Sa Majesté en l'an de grâce 1722. Je sais mener à ses fins le plus rebelle animal selon toutes les règles; je n'ai de ma vie trébuché dans les contenances qu'on doit observer pour traiter quiconque et lui parler, que c'eût été le dernier hobereau ou le plus impatient des pairs; je connais enfin la révérence profonde qu'il faut garder en forêt quand le Roi consent d'y chasser. Et je crois pardieu bien que je serai d'ici peu le dernier en France qui ait l'entente de ces grandes et dignes coutumes, au train dont malheureusement se répand aujourd'hui l'impertinence et se gâte la jeunesse.
Morbleu! je le dirai tout cru: la journée d'hier est une honte, vu que la chasse faillit manquer! M. le Duc, mon maître, ne m'eût point pardonné d'avoir ainsi prêté à rire à l'hôte auguste qu'il recevait. «Du Palois, m'avait-il dit, il faut prendre un beau cerf demain, car je prétends que chez moi Sa Majesté s'amuse, tu m'as compris?»