Bien avant le petit jour, j'avais donc expédié déjà les limiers au bois, et je me rendais aux chenils pour voir si tous les chevaux étaient bien ferrés, si on leur donnerait assez tôt leur pitance, si les chiens se trouvaient dispos, si les fouets avaient des mèches neuves, et s'il ne manquait aux livrées de mes piqueurs, devenus pour un jour ceux du Roi, ni un bouton, ni un galon, ni un ruban. Il faisait encore nuit, ma foi, quand je descendis du château dans la cour, et le diable m'emporte si j'aperçus seulement dans l'obscurité ce damné M. de Melun qui rentrait, lui, enfoncé sous un grand manteau sombre et marchant à pas de loup! Je ne compris qu'il y avait quelqu'un devant moi qu'après l'avoir heurté de la plus raide façon et m'en être allé rouler bien loin par terre, à cause de quatre ou cinq degrés d'un marbre extraordinairement dur, contre quoi je pensai m'être cassé les reins. Miséricorde! si je me fusse rompu la jambe, au matin d'une chasse royale!
«—Monsieur, fis-je à l'inconnu, prenez donc garde: le roi chasse aujourd'hui! On a besoin de moi. Et qui êtes-vous, aussi bien, pour errer à cette heure au château, et d'où venez-vous?
—Que vous importe, maître Du Palois… Je suis M. de Melun. Il suffit!»
Je me relevai en grommelant. Il suffisait, c'était certain, et la raison qui faisait promener si tard ce M. de Melun, chacun la connaissait bien, en vérité! On le savait secrètement marié à Mlle de Clermont, sœur de M. le duc, et cela malgré la défense de celui-ci, et sans le consentement du Roi: un prêtre les avait en grand mystère unis dimanche dernier, au clair de lune, dans la laiterie. M. de Melun idolâtrait sa nouvelle épouse, oui, c'était entendu; et certains mélancoliques s'attendrissaient fort à ce roman-là, soit… Mais moi, j'avais ma chasse à mener, mon cerf à prendre, et je donnais à tout l'enfer M. de Melun, ses équipées nocturnes et son aventure. Je le quittai très brusquement.
D'ailleurs, ce gentilhomme était un rêveur, de la race des lunatiques et des écoute-s'il-pleut, taillé pour suivre une meute et pousser à la voie comme moi pour jouer de la mandoline. Il ne savait que soupirer d'un air ténébreux. Vous eussiez pu lui relancer un dix-cors sous le nez, vous n'en eussiez pas vu ses éperons bouger davantage que ceux de l'Henry de bronze qui chevauche sur le Pont-Neuf. Bien plutôt eût-il coupé la route aux chiens pour offrir un brin de muguet à quelque péronnelle. Ne vint-il pas au cours de la journée me demander si je savais où se trouvait Mlle de Clermont!
«—Eh! monsieur, lui criai-je indigné, croyez-vous que je sois là pour garder les dames, quand le Roi chasse!»
Et un peu plus tard, je pensais le culbuter en tournant au galop dans une allée, à l'ombre de laquelle il paradait et disait des riens près d'un carrosse, celui qu'il avait tant cherché j'imagine.
Vers la troisième heure enfin, après qu'avec mille peines, à travers une forêt encombrée de peuple, de courtisans, de chevaux, d'équipages et de laquais, j'eus conduit pourtant un splendide cerf quatrième tête aux abois, mon Melun mit le comble à sa folie:
«—Messieurs, ne cessais-je de répéter, prenez garde. L'animal peut foncer… Abritez-vous derrière les arbres…»
Sa Majesté, ainsi que M. le Duc, égarés je ne sais où, n'étaient point encore arrivés. Je mourais d'impatience. Mais ce béjaune de M. de Melun, ayant mis pied à terre et tournant de tous côtés des regards languissants, en attendant sans doute ce carrosse qui lui était si cher, s'en allait cependant de çà, de là, traînant comme un amoureux transi son cheval par la bride. Les chiens hurlaient, les trompes sonnaient: «Rangez-vous donc, monsieur, rangez-vous!» voulus-je crier, voyant que le cerf baissait le front…