Je n'en eus pas le loisir. Sautant d'un bond hors du cercle des chiens, la bête furieuse retomba, les bois en avant, droit sur le Melun, dont le flanc fut ouvert et les intestins répandus comme par magie. Pour moi, bien entendu, je n'allais pas demeurer à contempler cet écervelé en agonie dans un pareil moment. Incontinent, je pousse mes chiens qui reprennent à grands cris la voie, et le cerf, fort heureusement, nous emmène d'une traite à plus d'une demi-lieue de là, pour s'arrêter de nouveau et faire tête à la meute.
Et ce fut alors qu'un flot de cavaliers et de carrosses fit enfin irruption, escortant M. le Duc lequel, tout souriant et chapeau bas, désignait déjà ma prise au gracieux adolescent qui se tenait un peu devant lui, bien droit et beau sur sa selle: le Roi.
Mais il était temps, mon Dieu! Quelques minutes de moins, et l'hallali de Sa Majesté se trouvait gâté par la faute d'un fâcheux qui prenait indécemment les forêts, je pense, pour des salons à rêver, et la chasse du Roi pour une flânerie d'écoliers.
Et j'eus bien du mal encore à empêcher que le bruit de sa mort ne vînt troubler la curée, qu'on donna aux chiens devant Sa Majesté, en grande pompe, comme il convient. Je dus prier M. le Duc qu'il renvoyât d'urgence au château le carrosse où Mademoiselle sa sœur, en apprenant la nouvelle, faillit elle-même trépasser, m'a-t-on dit.
Le cinquième d'août, nous courûmes un daguet portant son refait…
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
Il y avait peu d'êtres humains qui fussent plus sensibles et plus justes à la fois que Properce-Mathieu Cathelin. Aussi tressa-t-il une guirlande de fleurs champêtres dont il orna pieusement le portrait de Jean-Jacques, le jour que l'on détruisit la Bastille; mais quand d'autre part son Altesse Sérénissime le prince de Condé, donnant trop vite le signal de l'émigration, quitta ses terres en compagnie de tous les siens, Properce-Mathieu Cathelin pleura. Après quoi il ne manqua point, il est vrai, de distribuer les nouvelles cocardes tricolores, que M. de La Fayette venait d'inventer, à tous les marmitons et gâte-sauces de Chantilly, car il lui appartenait d'instruire dans la liberté ce menu peuple en sa qualité de Chef des Cuisines de Son Altesse Sérénissime.
C'était, après la Vénerie, le service le plus considéré dans la maison de Condé que la Bouche, avec tous les officiers qui en dépendaient: Maîtres d'hôtel, Ecuyers tranchants, Panneterie, Echansonnerie, Cuisines, Fruiterie, etc. Ils venaient avant la Chambre et l'Ecurie elle-même, tenant peut-être ce privilège du malheureux Vatel, dont le trépas sublime illustre à jamais les fastes chantillois. Quoi qu'il en fût, Properce-Mathieu Cathelin jouait un rôle fort important au Château, rôle dont sa dignité naturelle augmentait encore le prestige, et qui se vit d'ailleurs confirmé par cette circonstance que, presque tous les officiers et serviteurs de qualité ayant suivi les Condé dans l'exil, il fallait bien qu'en Chantilly quelqu'un commandât à leur place. Or, le Chef des Cuisines, philosophe et patriote, suffit généreusement à cette tâche.
Il ne tarda guère à faire régner dans le domaine un esprit très touchant de mansuétude et d'humanité. Ce furent un jour tous les galvaudeux et pastouraux du pays qui se virent autorisés à s'en venir librement, avec leurs maritornes, fouler les pelouses du parc, y cueillir des fleurs, pêcher les truites des bassins, et danser au son du «Ça ira» sous les ombrages du Hameau. Un autre jour, des vagabonds sans aveu logeaient dans les pavillons galants des jardins, campant au creux des bosquets, et mettant un peu le feu partout pour se mieux chauffer. Ou bien, des Bohémiens envahissaient quelque partie des communs, qu'ils ne quittaient jamais sans emmener force poules, dindons, veaux, vaches, cochons et couvées. Les Ecuries, dont les chevaux avaient presque tous disparu, servaient de lieu d'assemblée aux orateurs chantillois, et les mères d'un tas de jeunes Gracques emplissaient les antichambres du Château lui-même, y ravaudant leurs bas pendant les jours de pluie. Le temps était proche, évidemment, où ces ménagères y feraient aussi porter leurs lits et leurs marmites.
Properce-Mathieu Cathelin, tantôt coiffé d'un bonnet phrygien, tantôt couronné de feuilles de chêne et d'épis de blé, passait en souriant au milieu de ces groupes vertueux, pinçant le menton des commères, échangeant le salut de fraternité avec les hommes, et bénissant d'un geste auguste les galopins qui l'acclamaient.