On leur apprit à parler en fixant héroïquement leur interlocuteur dans les yeux; on les initia au charme d'un paquetage bien dressé, d'un lit coquettement carré, d'une toilette vivement faite; on leur démontra l'obligation d'habiter la chambrée, de considérer comme des frères leurs informes camarades, de ne point rire en écoutant les ordres, ni de jamais discuter les inspirations divines inscrites au rapport. On les claustra pour le moindre oubli, on les épouvanta, on les asservit.
Qui donc a prétendu qu'en France les fonctionnaires gagnaient mal leur argent? Les officiers de ligne, par exemple, se montrent-ils au-dessous de leur patriotique mission, et les jeunes soldats confiés à leurs soins ne savent-ils pas suffisamment, après des mois de désespoir et de prison, porter l'arme, la présenter et la reposer? Ne se trouvent-ils pas en état de passer une petite revue, de recevoir même un général de division, ce qui est, nul ne le niera, le fin du fin de l'art militaire?
Armand et Gilbert cependant appréciaient peu leur nouvelle science. Le premier surtout avait beau répandre son argent, corrompre toute sa compagnie, éviter la moindre corvée et ne jamais toucher à une brosse ni à une pomme de terre, il ne pouvait oublier Adeline. Vainement s'inondait-il de son parfum, de son «mélange», vainement montrait-il à qui voulait une photographie obtenue naguère à grand'peine! Quand le pauvre troupier, tout en plaisantant, soupirait: «Elle m'a chambré, voyez-vous!» il disait vrai, et se rappelait bien tristement le corps caressant d'Adeline, comme aussi son nom si célèbre entre le Tir aux pigeons, la Madeleine et la place Vendôme.
«—Vraiment, je ne te comprends pas, lui dit à la fin Gilbert. Comment! Adeline a passé huit jours avec toi, tu y penses, tu souffres—et tu ne lui écris pas de venir te voir?
—Elle refusera. En outre, j'ai les cheveux ras, je sens le soldat: ça la dégoûtera.
—Essaie toujours».
La composition d'une telle lettre exigeait les plus grandes réflexions. Armand s'y appliqua longtemps. Après avoir tâché de se montrer affectueux, voluptueux, câlin, spirituel même, il se résolut aux pires excès de lyrisme, de douleur et de passion. Il affirma sans hésiter qu'il allait se tuer. Bien lui en prit du reste, car nos jolies amies se servent, comme nous, d'un langage épuisé par plusieurs siècles d'éloquence et de littérature: il faut que nous leur parlions comme des fous à des folles pour qu'elles nous croient. Et telle qui a déclaré dans l'après-midi à sa couturière que cette jupe allait «ignoblement mal», et que ce corsage «hideux» faisait des plis «atroces», ne va pas naturellement s'en remettre à la foi d'un amant qui lui murmure avec simplicité: «Je vous aime, mon cher souci.» Non, c'est: «Je ne dors plus, je ne mange plus, je brûle d'un désir torturant, et me meurs de tendresse autant que de jalousie», qu'on doit dire. Alors seulement une femme commence à réfléchir, et si vous avez le courage de continuer sur ce ton six mois au maximum, ou une heure au minimum, c'en est fait d'elle.
C'en fut ainsi fait d'Adeline. Elle lut la lettre d'Armand, et prit le train pour Fontainebleau.
IV
A deux mois de là, le capitaine Blondel s'entretenait fort vivement avec le lieutenant Torigny-Vincent au sujet des soldats d'Oinèche et de Lorizon, dont les excès scandalisaient la ville. M. Blondel, tout récemment promu capitaine, était dans le feu d'un nouveau zèle. Quant à Torigny-Vincent, il tolérait mal qu'Adeline Demain troublât l'ordre établi en visitant deux blanc-becs, plutôt qu'un lieutenant, par exemple.