Quant à Mme d'Oinèche, elle ne concevait nullement le plaisir que cet étrange Armand trouvait dans un lieu déserté par la bonne compagnie. Quelle est la bonne compagnie? Celle qui chasse. Or, en novembre, elle se trouve dans les châteaux autour desquels on chasse. Donc, il n'y a personne à Paris. Alors, à quoi bon y aller?

Les Lorizon, qui habitaient également Chantilly, pensaient à peu près de même. Ils éprouvaient pourtant quelque dépit à constater la fougue toujours nouvelle d'Armand, sa jeunesse éveillée, son viril besoin d'indépendance, alors que cet ingrat petit Gilbert demeurait sans cesse inactif. Aussi ne se sentaient-ils pas loin de lui en vouloir, et s'ils ne lui disaient point comme jadis: «Regarde ton cousin: il sait ce qu'il veut; toi, tu restes là comme un nigaud…», c'était par découragement, en vérité. C'était peut-être aussi par prudence, car le comte de Lorizon, faisant deux fois par semaine une grosse partie à son cercle, se ruinait là peu à peu, et ne se souciait guère dans ces conditions de subvenir aux plaisirs de son garçon. La pension qu'il lui allouait était dérisoire, et s'il consentait à certaines dépenses chez le tailleur ou pour l'écurie, vous n'en eussiez pas tiré un sou pour autre chose. Et encore regardait-il à tout: l'avoine était pesée devant lui, le foin compté, les palefreniers surveillés. La comtesse de Lorizon s'habillait à Senlis, par économie.

Voilà pourquoi Gilbert s'entendit répondre le plus indulgent des «Va, mon ami, amuse-toi!» tandis qu'on accablait Armand de reproches, le soir où tous deux annoncèrent leur désir formel de passer encore une fois la nuit chez leur tante Bussat. Armand avait invité Adeline à souper avec son cousin Gilbert. La jeune femme tenait beaucoup à son petit amoureux: entre deux amants sérieux, il lui donnait la récréation. D'ailleurs, elle n'avait point de malice. Que lui fallait-il ici-bas? Son poney, son tonneau, son urbaine, ses fox, de l'argent de poche et des toilettes, rien de plus. Qu'avec cela on l'écoutât calomnier tout à son aise, traîner dans la boue ses meilleures amies, et raconter sur les gens qu'elle ne connaissait pas des histoires idiotes—elle n'en demandait pas davantage. Gilbert ne perdit pas un mot des propos d'Adeline et sut s'en montrer si rempli d'admiration, bref, se conduisit avec tant de complaisance et de flatterie qu'elle s'écria, dès qu'il fut parti: «Mais tu ne m'avais pas prévenue: c'est un amour, ton cousin!

—Bien sûr. Seulement…

—Seulement quoi?

—Eh bien, voilà: ce garçon-là, vois-tu, n'a pas de volonté: il fait tout ce qu'on lui commande.

—Tu ne lui ressembles pas, toi?

—Non, par exemple!»

Enfin, le jour néfaste arriva. Armand et Gilbert durent se rendre à Fontainebleau, où ils allaient être instruits pendant dix mois, aux frais de l'Etat, dans le but de pouvoir un jour défendre nos frontières, et les franchir au besoin. On s'était proposé au ministère, ainsi qu'on se le propose tous les ans, de transformer les conscrits de cette classe-là en soldats dispos, alertes et zélés, un peu épris même de leur uniforme—un rien de gloriole messied-il à de jeunes Français?

Pour atteindre ce but, on commença par les revêtir de ce pimpant costume, de ce pantalon rouge surtout sans lequel l'artillerie deviendrait inutile, puisqu'elle ne saurait quelle cible découvrir, ni sur quoi tirer dans les champs immenses. On leur enseigna l'ankylose au moyen d'exercices gradués, et ils furent punis pour ne pas avoir fait sonner la main contre la cuisse avec une fureur suffisante dans le maniement d'armes: «Vous devriez, leur disait un instructeur indigné, vous devriez y prendre plaisir!»