—Parce que! Allons, continue et achève mon éducation. J'ai passé les soixante premières années de ma vie à étudier le cœur des chevaux de pur sang, c'est trop. Je veux me mettre maintenant à connaître les jeunes filles. On dit que c'est plus difficile. Je n'ai que le temps!»

Mais le vieux gentleman se trouvait en proie à une extraordinaire agitation, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il causât ainsi à tort et à travers: il parlait pour parler, sans prêter nulle attention à ce qu'on lui répliquait; il eût aussi bien interviewé le Pape ou contredit Mommsen. Rien qu'à le voir, du reste, maigre et sourcilleux comme don Quichotte, avec ses cheveux blancs ramenés sur les tempes, ses yeux inquiets et ses rides profondes, on se disait: «Cet homme est fou, poète ou savant.» Tant vaut l'un que l'autre, en effet. Cependant, c'était plutôt un poète.

Sans doute, n'y a-t-il pas quelque grâce divine et quelque don poétique chez les maniaques, chez les optimistes? Amédée Paqueret avait vu s'évanouir deux fortunes entre ses mains, et disparaître, après des séries de désastres inouïs, ses deux magnifiques haras de Rochenoire et de Vouzy: la perte de ce dernier surtout, reconstitué patiemment, cheval par cheval, lui avait été cruelle; il s'était entendu contester son zèle et ses états de service dans l'élevage français, sa méthode et jusqu'à sa bonne foi sur les champs de courses; il avait inspiré des inquiétudes à son cercle et s'était trouvé presque réduit au suicide; mais rien n'avait jamais pu ébranler en lui la certitude de triompher un jour sur tous les hippodromes de Paris et de la province, ni celle de fonder le plus prospère et le mieux aménagé des haras. Et aujourd'hui que, grâce au prestige et à l'autorité de son nom, il avait su trouver les fonds nécessaires à la création de cette grande revue de sport intitulée La Race Pure, et de ce quotidien à gros tirage que les camelots annoncent chaque soir dans les rues avec des hurlements affreux: «le Pneu!! le Pneu!!»; aujourd'hui que l'une et l'autre avaient pleinement réussi et lui allaient rapporter peut-être une troisième fortune, le chimérique Paqueret n'attendait encore qu'une occasion de racheter enfin la bonne poulinière dont il saurait tirer cette fois, comme Perrette du pot au lait, petits poulains au pré, cracks invincibles et gloire immortelle.

Car en vrai sportsman, Amédée Paqueret ne tenait pas tant à l'argent qu'à la gloire. Que ses futurs chevaux lui valussent plus tard des millions, il n'en doutait point, mais peu lui importait: ce qu'il devait à l'humanité, c'était de faire naître, de montrer tout à coup, de lancer des produits Paqueret; c'était de présenter au monde étonné quelque nouvel et radieux poulain, comme ce bel et puissant Jugurtha qui, en 1890, lui eût gagné le derby d'Epsom si, par une fatalité incroyable, le pauvre animal ne se fût cassé la jambe le matin même de la course. Illusion, rêverie, entêtement Second Empire! Amédée Paqueret, il est vrai, regrettait ingénument cette époque naïve; il en affectait encore l'élégance puérile, et ne portait pas sans orgueil la moustache cirée avec ce rien de barbiche au menton qui signifient qu'on a soupé jadis à Compiègne et dansé aux Tuileries.

La soirée, grâce à lui, avait été mouvementée. Il avait commencé par manquer le dernier train de Paris, plongeant ainsi tous les invités et Sylvie elle-même dans la plus sombre angoisse: il était huit heures passées, allait-on l'attendre pour dîner? Enfin, au milieu de la consternation générale, une dépêche arrivait, ainsi conçue:

«Chère amie, pardonnez-moi. Mettez-vous à table: ne puis être près de vous que dans une heure. Retardé par les événements de Roubaix: Marc vainqueur!»

Et tandis qu'on servait le rôti, le vieux fou faisait son entrée en effet, l'œil brillant, et témoignait dès ses premiers mots d'une exaltation fébrile. Il baisait la main de Sylvie, saluait les convives à la ronde, murmurait hâtivement quelques formules d'excuse, et tout de suite se mettait à raconter le sujet de son émotion:

«—Vous comprenez, je n'ai su le résultat qu'à cinq heures et demie. Le temps de bâcler une chronique, de faire envoyer plusieurs échos, de téléphoner en divers endroits.... L'Anglais est tombé à la huitième reprise! Notre Marc a été acclamé, porté en triomphe. Tous les restaurants et cafés de Roubaix sont pavoisés, et les Roubaisiens parcourent les rues en proie à une véritable furie patriotique.

—C'est la revanche de Fachoda.

—Ne plaisantez pas, monsieur: c'est un très grand et très mérité succès. Un Français n'avait jamais osé jusqu'ici se mesurer à poings nus contre un de ces redoutables champions anglais ou américains, qui sont à la fois des bêtes brutes et des bêtes cruelles. Le jeune Marc Thierry n'a pas hésité à le faire: il a triomphé; c'est crâne. Croyez-en mon expérience, d'ailleurs; cet athlète est un héros. Il nous étonnera tous. Et il y a déjà dans sa vie passée plus de traits d'énergie et de courage qu'il n'en faudrait pour illustrer chacun de nous.»