Enfin, à six heures et demie: «Le voilà!» Il apparut, riant comme un enfant, jetant à l'un son pardessus, à l'autre son chapeau, sa canne, serrant les mains, recevant les femmes dans ses bras. Son ancienne amie, Yvonne Saint-Cloud, pleurait: «Mon grand, mon grand!» balbutiait-elle. Blanche de Rueil et Adeline Demain s'embrassaient, les larmes aux yeux, et embrassaient aussi leurs deux petits amants, puis tout le monde, comme si elles eussent retrouvé l'enfant prodigue. Des reporters qui n'avaient pas vu le combat se faisaient présenter, crayon en main. Marc les accueillait avec beaucoup de cordialité:
«—Messieurs, leur disait-il, je suis à vous. Mais je meurs de faim, et surtout de soif. Laissez-moi commander mon dîner et le champagne. Et en attendant que nous buvions ensemble à la santé de Sam Hawson, tenez, demandez à ces dames de vous répondre. Elles le feront mieux que moi, et cela ira plus vite.»
Odette Partout, la maîtresse du fameux duelliste Bob Milton, regardait Marc de tous ses yeux et en restait saisie: «Dieu! s'écria-t-elle, qu'il est beau!» Et en effet, dans son smoking, la peau brune, les yeux durs, Marc avait cet air de force irrésistible qui terrifie délicieusement les dames. A voir même son front bas et son nez grec, certains envieux ajoutaient: «C'est la brute.» Mais ils ne formulaient point ce jugement tout haut. Sans l'avouer, on craignait les mains homicides de Marc, ces mains rudes et noueuses, dont l'une était cerclée au poignet d'une gourmette d'or. Il n'y avait pas ce soir-là jusqu'à son menton déchiré et jusqu'à ses pommettes écorchées qui ne lui donnassent un aspect violent et cruel, propre à frapper les imaginations.
Cependant Yvonne Saint-Cloud, très flattée de sa mission, renseignait gravement l'un des journalistes: «Oui, monsieur, à quinze ans il avait déjà établi des records qui ne furent battus que beaucoup plus tard...
—C'est lui, continuait Adeline, qui s'en est allé à la nage, un matin, absolument seul, de Fécamp à Yport. C'est long, vous savez, en pleine mer, quand on n'a personne avec soi, et qu'on regarde les vagues, et puis les vagues, et encore les vagues: il n'y a pas de quoi rire.
—Ecrivez aussi, ajoutait Blanche de Rueil, qu'étant dragon il obtenait des permissions à force de risquer sa peau, et qu'on se le prêtait entre garnisons, tant il était bon pour les raids à cheval...»
Là-dessus, le champagne arriva. Les jeunes demoiselles cessèrent aussitôt d'instruire la postérité, des toasts furent portés au vainqueur, à Paqueret, à l'Angleterre, aux assistants, à qui voulait.
Constant Bussat, bouffon indispensable à toute fête, survint à ce moment. Bref, la soirée, la nuit passèrent, et le jour se levait que nul ne songeait encore à cesser de célébrer cet événement mémorable. Mis en verve par un vieux brandy, le père Patt, marchand de chevaux, vendit là d'un seul coup deux bêtes à Marc. Il n'y avait pas une heure qu'il venait de faire sa connaissance: «Mon garçon, dit-il, je ne vous vends pas mes chevaux, je vous les donne. Emmenez-les, essayez-les, chassez dessus et je ne veux pas de votre argent si vous ne les trouvez pas bons. Ce sont des rochers, mon garçon, ces animaux-là!»
Le lendemain, au banquet, des hommes solennels, les pères conscrits de la république des sports, congratulèrent Marc officiellement. Ne traitons pas légèrement cette république; elle a son opinion, sa presse, ses usages, son code, une administration bien rétribuée, une langue spéciale; on y compte des citoyens innombrables, des riches et des pauvres, des sincères et des escrocs; les bavards et les réformateurs ne lui manquent pas, les abus y sont fréquents. C'est un Etat.
Il y avait d'ailleurs autour de la table des personnages considérables et chenus, le général Rondion, directeur des haras du Poitou, le vieux comte de Bagy, qui avait été Grand Ecuyer de l'Impératrice, lord Cunnigan, Amédée Paqueret, puis le président de l'A.G.F., de l'U.I.S., du R.P.C. Le moyen qu'une telle assemblée parût occupée de sujets frivoles! Aussi bien cette époque est-elle bien lointaine où l'on traitait les exploits sportifs ainsi que de dangereuses folies réservées aux viveurs et aux cerveaux brûlés: on pariait alors que celui-ci n'en reviendrait pas, que tel autre se casserait les os. Aujourd'hui, on enregistre les records, on en fait des procès-verbaux, et si l'on se tue, c'est un accident du travail, et voilà tout.