—Non, j'irai moi-même, cela sera plus vite fait. Qu'on tienne seulement mon cheval pendant ce temps-là.

—Mais, monsieur, le cocher conduit madame, le valet de chambre vient de partir en carriole pour le village. Je suis là toute seule à déjeuner.

—Ne vous inquiétez pas, il ne bougera point. Il est très sage quand on le tient en main. Prenez-le ici, comme ceci....»

Marc escalade donc l'escalier, ouvre la porte du salon, s'arrête.... C'était une pièce toute garnie de tapisseries, jadis tendres et fraîches sans doute, mais aujourd'hui bien vieilles, bien gâtées, montrant leur trame et d'ailleurs dépareillées, car si Alexandre le Grand y défaisait Darius sur deux panneaux, on y voyait sur le troisième une crèche, un enfant Jésus, l'âne et le bœuf en extase, S. Joseph qui se réveillait, et ces trois déguisés de rois mages dont le cortège se déroulait encore tout le long d'une portière, jusqu'à la cheminée. Présidant à ces pieux ébats comme à ces fêtes guerrières, la statuette divine s'érigeait à la place d'honneur, et tandis qu'un reflet du foyer teignait en pourpre l'or fin de son arc: «Barbare, que viens-tu faire?» semblaient dire à l'intrus ses yeux peints, sa lèvre hautaine.

Mais celui-ci s'en souciait peu. Rapidement, il avise ses gants, les met dans sa poche, et, se saisissant des pincettes, choisit dans la cheminée la plus rougeoyante des bûches; puis, après avoir doucement renversé le garde-feu, il dépose avec soin ce tison brûlant sous le plus proche fauteuil. Ce meuble bas et dont l'étoffe traînait, se trouvait tout à côté de la portière aux rois mages: c'était parfait. Il ne restait plus qu'à parsemer les cendres sur le tapis et le garde-feu, comme si la bûche avait roulé. Là... Marc se recule pour examiner son travail, et satisfait, sort, referme la porte, descend posément l'escalier, se met en selle, et s'éloigne sans hâte, au petit galop, tranquille, résolu, simple. Il avait accompli ce qu'il avait voulu. Et maintenant, où diable le cerf s'était-il sauvé? Voilà ce qui importait.

La chasse fut particulièrement dure ce jour-là. L'animal fuyait aux quatre coins de la forêt, rusait, se cachait parmi des troupeaux de biches; il y eut des changes, on revint sur ses pas, on tourna sur soi-même. Il allait faire nuit. Les chiens suivaient follement tout le gibier qu'ils rencontraient. Le maître d'équipage était exaspéré: «Eh! cria-t-il à un bûcheron qui courait, où allez-vous? Holà, voyons, qu'y a-t-il? Vous finirez par couper les chiens, sacrebleu!

—Mais, monsieur le baron, il y a le feu là-bas, regardez...»

Une lueur en effet, comme d'une grosse topaze rose, commençait de poindre à l'horizon. François, qui se trouvait là, se mit au trot instinctivement lorsqu'il vit de quel côté la lueur s'élevait. On le suivit.

«—Ah! monsieur, s'écria un garde qui passait, c'est à Pontmorin, paraît-il!» François blêmit, poussa son cheval. Les veneurs s'échelonnèrent le long du chemin. On approcha d'un village: «Vite, monsieur le marquis, c'est chez vous...» François partit comme une flèche.

Tout le pays courait maintenant, femmes, enfants, gars laissant l'ouvrage commencé, vieux se hâtant sur le sol inégal, c'était comme une déroute par les champs, par les prés et le long des taillis déjà sombres, vers l'incendie qui peu à peu envahissait le ciel et repoussait la nuit.