Une aventure passionnée, en outre, ne pouvait guère surprendre Sylvie Montreux. Car plus d'un amant l'avait caressée, avant le baron son mari. Et elle n'avait oublié ni la douceur du premier, ni la tendresse du second, ni la bonne grâce et le fin visage d'un troisième, ni la science amoureuse, les regards touchants, les sourires habiles de quelques autres aussi. Elle revivait plusieurs nuits trop courtes, et certaines de ces heures qui fuient sans qu'on y pense. Tel poète lui avait offert sa gaîté, son esprit, tel prince avait mis son orgueil à lui plaire, tel amant professionnel même lui avait fait hommage de sa vaine personne. Mais de pas un seul Sylvie ne se rappelait tout simplement le corps, la chair. Ce n'étaient qu'yeux perfides, mains expertes, voix captieuses, puis, au lit, des chemises de soie. Peuh! c'est alors que Sylvie songeait avec une curiosité friande et joyeuse à ce splendide athlète qui l'aimait, et dont la forme vraiment nue devait être incomparable.

Sylvie avait trente-sept ans, encore une fois. S'il n'est pas permis à cet âge de vouloir jouer avec le corps d'un gars parfaitement beau, rien que pour sa beauté, et rien que pour jouer, quand donc admettra-t-on que l'âge de raison puisse venir aux femmes? Avec les rides? A d'autres! Sylvie désirait tenir entre ses bras le torse admirable de Marc, par volupté pure, de même qu'on peut souhaiter, en considérant quelque statue radieuse, de la voir vivre et tendre ses lèvres. C'est la sagesse. Elle vient tard.

Ce fut donc sans grand mérite que Marc Thierry sut se montrer tel, dès que les chasses eurent repris, qu'il avait été chez les Morinon-Landon, malgré Pauline, malgré tous les envieux qui l'observaient, le blâmaient, s'indignaient, malgré le prestige même de Sylvie. La cause du jeune homme était gagnée d'avance, et celle dont il avait juré, sinon d'enchanter l'esprit, au moins de baiser les douces épaules, ne résistait plus que par plaisir. Aussi bien, Sylvie pouvait-elle vraiment céder, comme cela, tout de suite? Non. Passé oblige. Avouons aussi qu'elle craignait un peu Pauline. Comment supporter les yeux clairs de celle-ci, après cet enfantillage? Comment souffrir qu'ils parussent lui dire: «Et mon père, Sylvie, qui t'a livré son nom, tu l'as donc oublié? Et moi, qui te regarde, tu m'oublies? Tu te conduis comme une petite fille, ma mère, ma tutrice... De sorte que je te juge, maintenant, car tu m'en as donné le droit. Et cela me peine. Et j'en souffre.» Sylvie adorait Pauline. A la pensée de la chagriner en rien, elle se sentait désolée.

«—Irons-nous à l'Opéra demain, ma chérie? lui disait-elle. On nous offre cette loge, tu vois. Que dois-je répondre? Parle, décide.

—Mais, c'est comme tu voudras.

—Que non! Je ne vais qu'où il te plaît. Dès que tu as la migraine, je tombe enrhumée, tu le sais bien, et dès que tu t'amuses quelque part, je suis contente.

—Ah, c'est vrai. Mais je t'adore, en revanche, tant pis pour toi!

—Oui, ma petite Pauline, et tu es un ange, et nous sommes heureuses, et nous nous passons tout, et c'est joli de vivre ainsi... Pourtant, voyons, si une fois, tout à coup, je me mettais à faire quelque chose qui te déplût, là! Qui froncerait ses méchants sourcils, qui ne pourrait plus voir sa Sylvie?

—Ce ne serait pas moi. Tu es libre. Nous sommes toutes libres...»

Mais déjà le visage de Pauline se gâtait, et Sylvie prudemment s'en remit à elle toute seule du soin de savoir ce qu'elle avait à faire.