Forte résolution à laquelle, en Hariale, les détours et la brume des forêts, ainsi que certains hasards, ne furent pas sans beaucoup aider, puisque tout semblait désormais servir ce conquérant de Marc, puisque les plus augustes décors, la voix immense et hautaine du vent, toute la rudesse de l'hiver enfin ne faisaient plus qu'embellir à présent l'amour inconvenant dont il renouvelait insolemment l'aveu, le regard qui luisait sous son front têtu, le geste même qu'il osait.
Qu'on eût en effet découplé devant un fourré profond et que les chiens y eussent paru plonger un à un, puis s'y être noyés en hurlant; ou bien que le piqueur les eût lancés sur la plaine livide—Sylvie admirait seulement la bonne grâce de Marc à se jeter, lui aussi, en plein taillis, sous la futaie, ou mieux encore à travers champs... Que la meute invisible aboyât frénétiquement, comme si elle déterrait un trésor, ou bien que l'on fût au contraire en défaut, et qu'on vît passer de tous côtés hommes d'équipages, veneurs et invités, coupant les routes ou suivant les sentiers, éperdus, affairés, pareils à des figurants qui manquent leur entrée—et Sylvie n'était attentive qu'au seul galop de son bel athlète, de son bel esclave...
Qu'on eût mené le cerf hallali, et que celui-ci flottât sur l'étang, sa tête sèche hors de l'eau, rayant et coupant le lac paisible, suivi par un triangle de chiens; qu'il se fût encore réfugié dans quelque ruisseau, haletant, fourbu, ruant parmi la horde qui le dévore vif; ou qu'à demi mort, il eût franchi quelque haut talus pour s'y arrêter soudain, et poser pour les photographes—et Sylvie se prenait à remercier Marc d'un sourire, comme si c'eût été lui qui eût offert toute cette fête, ordonné le spectacle et conduit la chasse.
Si l'on se pressait autour d'elle quand, la bête enfin tombée, l'heure était venue des révérences et des présentations; si à la curée, tandis que les piqueurs rangés en ordre soufflaient dans leurs trompes avec une sombre fureur, tandis qu'on agitait devant la meute frémissant de convoitise et d'angoisse la tête du cerf et ses bois redoutables, tandis que les chiens féroces et bientôt couverts de sang se ruaient sur la viande chaude, si chaque cavalier tâchait à faire le plaisant auprès de la baronne, celle-ci n'avait d'yeux que pour le taciturne Marc. Et plus d'une fois, au moment du retour: «Allons, monsieur Thierry, disait-elle, je vous donne l'hospitalité dans ma voiture. Nous y tiendrons bien tous les trois, avec Pauline. Voici qu'il va faire nuit». Tant de faiblesse n'était pas, on l'imagine, pour que l'on se fâchât beaucoup lorsque après cela, sous les fourrures, Marc l'effronté se gênait peu, cependant qu'à l'entour la brume complice tombait.
Un jour, au fond d'une allée solitaire, il avait, dressé sur ses étriers, pris dans ses bras la molle Sylvie, et senti l'arome de sa chevelure lumineuse; mais ce jour-là, la forêt étincelait sous le soleil, une pluie récente avait laissé un diamant au bout de chaque rameau, et le cerf, tombé en pleine campagne, mourut entre un double arc-en-ciel, l'un qui brillait dans la nue, et l'autre sur les champs: car c'était au plus tendre début du printemps, et Sylvie avait pu se croire enivrée par le parfum des bois. Hélas, à la chasse qui suivit, il régnait partout un brouillard tel que la pluie même avait dû renoncer à le pénétrer: faut-il l'avouer? Sylvie se laissa égarer encore, et Marc éprouva la fraîcheur de ses lèvres au secret d'un carrefour.
V
Mais voici le mois de mai. Toutes les feuilles sont écloses, le dernier daguet du printemps s'est fait prendre, et Sylvie est venue dans son jardin d'Hariale-sous-Bois passer quinze jours à regarder naître les fleurs.
Il est quatre heures. Madame la baronne a fait atteler; elle est sortie, suivie par ses trois lévriers, Quélus, Schomberg et Maugiron, et enlevée par son trotteur Aérolithe. Elle ira vite et loin. Quant à Pauline, accablée par la migraine, (cessera-t-on jamais de croire aux migraines?) elle est restée au logis.
La chambre à coucher de Sylvie demeure donc abandonnée. Aucune dentelle, aucun bijou n'y traîne hors de sa place; nul papier n'y flâne sur la table; pas un tiroir n'y bâille. Tout est sous clef, bien verrouillé. Seules, quelques roses vivent, embaument et se regardent du haut des vases.