Un bruit cependant a troublé le silence. Une fleur laisse choir un pétale, on a bougé. C'est la serrure qui tourne et s'ouvre: et c'est Pauline qui entre à pas de loup.

Celle-ci n'hésite point, mais va droit au secrétaire de Sylvie, y glisse une clef qu'elle tient dans sa main, rabat avec décision le panneau d'acajou, et fouille dans le premier tiroir à gauche.

Or, ce tiroir est rempli de lettres d'une écriture brusque et rapide, celle de Marc. Les premières commencent par «Madame, Chère Madame...» On s'y excuse au sujet d'un retard, on y demande une audience. Puis, voilà du «Sylvie» tout court; puis des «Hier, en nous quittant... Mardi prochain... Une promesse...» Puis enfin c'est un billet tout frais, que Pauline a vu venir ce matin même par la poste: «... Après-demain. J'arriverai de nuit, par Sérigny, nul ne m'aura donc vu. C'est un jeu de passer la grille du château à l'endroit que je vous ai montré. Dans le parc, rien à craindre non plus: à onze heures du soir, les gardiens sont couchés depuis longtemps. Et une fois au canal, tout va bien: le canot ne fait aucun bruit.»

La jeune fille replie violemment le billet, le rejette au tiroir et referme le secrétaire d'un geste sec. A quoi bon en voir davantage? Inutile. Pauline connaît un par un, et à ne pas s'y tromper d'une date, tous les secrets de Sylvie. Elle a pris elle-même les empreintes de toutes les serrures, de tous les coffrets qui pouvaient les lui livrer; elle a visité les chiffonniers, les boîtes et jusqu'aux médaillons. Elle sait que Marc, le victorieux et sauvage intrus, s'est emparé du caprice de Sylvie... Caprice, mais non! Giuseppe Sartori, à la bonne heure, Jauziat le dilettante et Pierre de Trémulon le misanthrope, ces trois conquêtes auxquelles par jalousie et par dépit Pauline osa prétendre, elle aussi, ceux-là furent des caprices, sans doute. Sylvie s'en est divertie: fin de veuvage, plaisirs de demi-deuil, gracieux renouveau... Et Pauline de son côté ressentit à peine un regret en s'apercevant que sa dot immense, ni sa jeunesse, ni sa beauté ne pouvaient asservir l'aimable italien, qui revint aux muses, le mol amateur qui, par paresse, craignit de se marier, l'homme d'esprit qui se dit: «On rirait trop.» Mais Marc, la belle brute, ah, c'est bien autre chose! Il a lourdement insisté, lui, pesé, forcé, réussi...

La belle brute! Il n'y a qu'à tourner les yeux pour rencontrer dans cette chambre même son admirable image. Là, sur cette table, s'élève une réduction de l'Apoxyomène antique dont il montre, paraît-il, la forme et la figure. Et là-bas, sur la petite bibliothèque, vous n'avez qu'à feuilleter tout un amas de vieilles revues sportives pour constater que la ressemblance est merveilleuse. Sans doute, elles sont usées, ces revues, mais peut-être davantage encore que Sylvie, c'est Pauline qui en a froissé les pages.

Et en cette minute même, la jeune fille se dirige vers la bibliothèque. Toutefois, ce ne sont point les revues, mais un grand et gros album qu'elle y prend: cet obèse in-folio contient toute la collection des costumes de théâtre qu'a portés Sylvie Montreux. Voici l'actrice, menue et grêle, à l'Opéra-Comique, puis bientôt épanouie, devenue tour à tour déesse ou mendiante, grande dame ou courtisane, Nausicaa ou Circé, Aude ou Yolande, La Vallière ou Lamballe; elle passe ici, maniant la haute canne de la Montespan, et trône là, chargée des cruels bijoux de Poppée; ou encore vous la reconnaissez dans ses robes célèbres d'il y a six ou sept ans. Que de grâce, que d'aisance à porter cela! Pauline, toute pâle, tourne un feuillet, encore un feuillet... A l'un des derniers portraits, elle s'arrête: c'est que Sylvie, drapée cette fois comme un Tanagra et nue sous l'étoffe légère, rayonne d'une beauté trop exaspérante, trop indiscutable. Pauline bondit au miroir, ouvre son corsage, se décollète, se cambre et se contemple: mais quel visage de drame et de tragédie lui apparaît dans la glace! Elle est là, le sourcil haut, le profil dur, les yeux luisants; son cou net, sa gorge altière ont une inflexible pureté: c'est Lucifer, ou c'est Médée. Jamais on ne l'aimera. Jamais elle ne l'emportera sur sa caressante et savante rivale. Oh, comme elle la hait, cette Sylvie!

A côté de l'album aux costumes cependant, il en est un autre, plus petit, que Pauline ne peut entr'ouvrir sans pitié, sans tendresse. Ici, c'est elle, Pauline, qu'on voit à chaque page; elle repose tout enfant sur les genoux de la mère qu'elle n'a point connue, la vraie; ensuite, fillette, elle joue, solitaire, dans un jardin; elle entre au couvent; elle y est triste et laide dans son uniforme... Ah, mais voilà Sylvie, toute élégante et pimpante, qui la retire de prison, l'habille, la choie, l'amuse, et se fait photographier avec elle; puis Sylvie encore qui la conduit si joliment par la main dans leur maison d'Hariale, Sylvie près d'elle à la chasse, à la mer, en Italie, au bal... Mais ce fut la douceur et la joie de sa vie, ce fut sa grande et sa seule amie. Et Pauline revient aux portraits où elles rêvent toutes deux, joue contre joue, en grand deuil... Elle n'y tient plus, son cœur se serre. Comme elle l'adore pourtant, cette Sylvie!

Allons, plus de faiblesse. Aussi bien faut-il sortir de cette chambre, à la fin. Le soir tombe. La baronne Levaître va rentrer.

Bientôt en effet, on entend le trot d'Aérolithe. Les roues font crier le gravier de la cour, Sylvie saute du siège et pénètre avec une bouffée d'air parfumé dans l'antichambre: «Comment va mademoiselle?» demande-t-elle aussitôt.

Mademoiselle? Jolie, pensive et guindée, comme toujours, elle vient à la rencontre de sa grande amie.