Mademoiselle? Elle ne peut se détourner de sourire, ni s'empêcher de souffrir. Elle la regarde, sa grande amie, et comprend qu'elle l'adore et la hait en même temps, et qu'il n'y a point de remède, car cette passion-là, c'est l'envie. On n'en guérit pas.

VI

«... J'ai donc besoin, pour toutes ces raisons, tu comprends, de m'absenter, quelque temps, quelques mois. J'irai à Versailles, chez ma cousine des Eparges. Elle m'a toujours priée de l'aller voir, et d'en user à mon aise avec elle. En voici l'occasion. Je ne la surprendrai pas, la brave dame: elle m'attend.

Cependant, je crois t'entendre, ma Sylvie chérie. Tu vas gronder: cette Pauline est une fausse petite fille, elle n'a aucune affection pour moi, et n'en a jamais eu... Oh, ne pense pas cela! Ce serait si injuste et si méchant! Rappelle-toi donc le premier jour, dans le salon, quand papa m'a fait venir, et qu'il m'a dit: «Voici une grande amie pour toi, Pauline, et je crois que tu l'aimeras bien.» Et la première fois après cela que tu es arrivée au parloir avec ta robe prune et blanche: tu m'as emmenée du couvent, et je n'y suis pas rentrée, tout de même! A la maison, tu t'es écriée: «Mais, Etienne, elle est fagotée, cette petite!» Alors, tu m'as conduite chez ton couturier, qui m'a reçue comme une princesse: la belle-fille de madame Sylvie, excusez du peu! Mais c'est la corsetière, surtout, dont je me souviens: elle est venue, m'a pris mesure, et trois jours après, je me trouvais jeune fille, avec une taille...»

Et il y en avait ainsi des pages et des pages... Pauline relisait sa lettre avec un peu de surprise. Comment, c'était bien elle qui avait écrit cela, qui s'était laissée aller à cet attendrissement, à ce bavardage? Et pourquoi faire? A quoi une lettre a-t-elle jamais servi? Si l'on veut persuader quelqu'un, il faut lui aller parler, seul à seul, et non lui envoyer de fades paperasses, qui ne prouvent rien—et qui restent.

Mais Pauline avait commencé sa longue épître dans l'après-midi, au grand jour. On sait qu'il suffit d'un rien pour chasser la bonté d'un cœur ombrageux. Toute douceur s'était éteinte en celui de Pauline tandis que le soleil agonisait dans le ciel pâle. Enfin, n'y voyant plus guère, la jeune fille venait d'allumer sa lampe électrique, et sa tendre lettre, illuminée ainsi, ne lui paraissait plus que faible, enfantine et humble. Il n'était pas jusqu'à ce projet de s'en aller durant quelques mois, projet dont chacun pourtant se fût accommodé, qui ne lui semblât piteux maintenant. Se sauver, fuir, abandonner un poste difficile—non! Pauline prit sa lettre et la déchira.

On sonnait le premier coup du dîner. Elle s'habilla et descendit.

Il n'arrivait presque jamais qu'elle soupât ainsi en tête-à-tête avec Sylvie. A Paris, toutes deux dînaient en ville le plus souvent, ou recevaient à leur tour, ou mangeaient à la hâte afin de ne pas manquer plus de la moitié de la pièce en vogue. Pendant la saison des chasses, elles hébergeaient toujours quelque veneur attardé, quelques voisins familiers. Mais au printemps, les deux amies accomplissaient une sorte de retraite dans leur maison d'Hariale. On ne venait point les y troubler, et elles prenaient leurs repas en garçons, les coudes sur la nappe, ne tolérant la présence que des seuls Quélus, Schomberg et Maugiron, qui, silencieux, le dos rond, rôdaient lentement autour de la table, et flairaient partout, non sans dédain, avec leurs longs nez d'aristocrates.

Ce soir-là, il faisait tiède, et la flamme des bougies vacillait à peine dans la salle à manger, bien que mille parfums y entrassent par les fenêtres décloses. Quand Pauline ouvrit la porte, Sylvie était assise au bout de la longue table, dans une cathèdre de chêne, luisante et fragile; elle flattait Quélus et lisait en riant un journal: