«—Arrive vite, Pauline. Viens voir...
—Quoi donc?
—C'est un article délicieux du Moniteur de l'Ile-de-France. A propos de la fin des chasses, le rédacteur fait de la poésie sur les vieux usages, sur la galanterie française, sur les honneurs du pied, que sais-je! Et toute cette éloquence est tout simplement une transition, ma chère, pour chanter les louanges de la baronne Levaître, parfaitement... Tiens, écoute-moi ces fins morceaux: «... Une de nos dernières grandes dames, qui sait unir aux charmes fringants et capiteux de la parisienne le ton inimitable d'une princesse authentique... Une chrétienne enfin, dont les bonnes œuvres ne se comptent plus, et qui malgré l'éclat de sa vie passée, malgré le bruit encore tout vibrant de sa gloire, sait modestement ajouter à ses charités le don ineffable d'un sourire, l'offrande exquise de sa simplicité... Dans notre monde moderne où se poursuit sans idéal une éternelle chasse à l'argent, où triomphent les cyniques et où d'inqualifiables bandits reniflent d'avance une odeur de curée chaude, madame la baronne Levaître aura fait revivre ces exquises qualités de noblesse à la fois et d'urbanité.., etc., etc...» Et il y a aussi un petit mot pour ton oncle Gaston, pour les principaux habitués de l'équipage...
—Et pour moi, qu'est-ce qu'il y a?
—Ma foi, ma chérie, félicite-toi, il n'y a rien. Ce diligent soutien de la société n'a pas haussé jusqu'à toi sa sottise... Pas si sot pourtant, car il va me demander vingt-cinq louis pour son journal, évidemment. C'est de l'accaparement, d'ailleurs, car la forêt d'Hariale est plus en Valois qu'en Ile-de-France...»
Pauline ne se plaignit point, naturellement, d'avoir été oubliée dans une méchante petite feuille de chou. Mais on a beau penser le plus spirituellement du monde, il est outrageant que l'on vous ignore. Et il est encore plus facile de l'avouer que de s'en cacher.
Cependant Sylvie poursuivait: «J'ai reçu des nouvelles d'Italie, de Sartori. Il est à Rome...» Puis, se tournant vers le maître d'hôtel: «Faites-moi, je vous prie, apporter mon courrier.» Et quand on le lui eut remis:
«Oui, signora Silvia, se prit-elle à lire de sa voix infaillible, oui, je suis à Rome, dans ma Rome. Que vous en dirai-je qui vous prouve que je n'oublie ni le pays lointain d'Hariale, ni vous? Les chasses ici sont terminées depuis longtemps. Et puis, sauf qu'on s'y casse le cou bien davantage, elles ne valent point les vôtres. En outre, les hommes de lettres n'y vont guère. Ceux que l'on y accueille, et qui par hasard montent à cheval, terrifient nos trois mondes, le papal, le royal et l'anglican, par leurs extravagantes calomnies: on les donnerait plutôt à dévorer aux chiens, comme de nouveaux Actéons... Alors, n'est-ce pas, je me souviens du Guido, qui se vantait d'avoir deux cents manières de faire regarder le ciel par deux beaux yeux. Moi, j'en ai deux ou trois mille de vous faire regarder par les yeux de mon âme: je vais dans les musées. Je fréquente le Vatican, les villas, les palais, je suis familier de l'Olympe, et même du Paradis, et ne quitte plus ni les dieux, ni les saints. Ils s'accordent très bien. Et je m'arrête tout spécialement devant ces allégories drapées, des Pudeurs, je pense, qui ramènent leurs voiles ou vont les dérouler...
—Et, interrompit un peu grossièrement Pauline, daigne-t-il au moins, lui, Sartori, s'occuper de moi?
—Mais... non. Ou plutôt si, si: il te baise les mains à la fin, là, tiens, tu vois...