—Entre nous? Euh, euh... Enfin, je ne sais pas. Comme directeur en tout cas, je vous avoue, mon cher monsieur Paqueret, que je suis très embêté.»
Et flattant sa longue barbe, haussant un grave sourcil, Ambroise Drayfus répéta plusieurs fois: «Très embêté, très embêté.» Son interlocuteur apprenait avec une douce satisfaction cette nouvelle qui favorisait tous ses plans.
«—Comment, répondit-il en témoignant d'une innocence hypocrite, embêté, vous, le directeur habile et avisé du plus florissant des théâtres, de la scène la plus appréciée, la plus recherchée de Paris? Vous le directeur heureux de cette Gabrielle Aurély que suit la fortune?
—La fortune, la fortune... Elle finira par se lasser, votre fortune.»
La récente querelle entre Gabrielle Aurély et son directeur ayant eu un retentissement européen, Paqueret ne pouvait décemment feindre de l'ignorer. Gabrielle Aurély avait en effet poussé la provocation jusqu'à prendre pour dernier amant un des ennemis personnels d'Ambroise Drayfus. D'autre part, le Théâtre Vendôme n'existait que par la toute-puissante Aurély, et il n'y avait plus un auteur dramatique français qui ne travaillât exclusivement pour elle. On s'était donc en définitive embrassé, puisqu'on s'embrasse toujours au théâtre. (A-t-on remarqué le nombre et la fréquence des embrassements dans ces lieux privilégiés? Auteurs, directeurs, interprètes, camarades, parents, on ne cesse de se tomber dans les bras les uns des autres. Tout y est prétexte: lectures, répétitions, premières, dernières, mariages, morts, naissances, engagements, congés, départs, éloges, calomnies, décorations. Les soirs de désastre, on fait ce qu'on peut; les soirs de triomphe, c'est du délire). Mais Ambroise Drayfus avait conservé au fond du cœur la plus venimeuse rancune.
Cela le rendait même intelligent: «Voyez-vous, dit-il à Paqueret, le théâtre est une entreprise difficile et hasardeuse. Nous dépendons en somme d'un changement de coiffure. Mais oui! Voyez Aurély: elle était brune et s'enorgueillissait d'un chignon bas et lourd. Elle aimait les rôles sombres, tragiques, pessimistes. Alors, on m'apportait des pièces sinistres, dans lesquelles les affaires humaines tournaient de mal en pis. Le public applaudissait, le public haïssait la vie, tout allait bien. Ce furent les succès du Labyrinthe, du Sablier, de la Faux. Puis Aurély fait une petite typhoïde de rien du tout, se coupe les cheveux, les ébouriffe, les frise, les teint. Elle joue à la gamine et ne veut plus que des rôles souriants. Bon! changement complet: la pensée de notre pays se modifie; Paris et la province chantent la joie d'être né, l'optimisme et la bonne humeur. Et voilà les succès de Pour rire, Les Fées, Ça ira, Mon Fétiche. Mais maintenant, savez-vous ce qui arrive? C'est qu'Aurély souffre beaucoup du foie, et qu'elle tombe dans la mélancolie. Elle commence à jouer les neurasthéniques: et mes casiers, mon cher monsieur, ne sont pleins que de comédies heureuses. Autant de fours, si vous m'en croyez. A sa première crise hépatique, d'ailleurs, je ferme mon théâtre.
—Quand finit votre engagement avec madame Aurély?
—L'année prochaine.
—Eh bien, si je vous apportais un autre engagement qui la fît bien vite et complètement oublier, cette Gabrielle Aurély?
—Allons donc! elle a l'oreille du public. Il l'aime, il en est fou, il en est idiot.