—Un incident favorable? Oui! Ah, mon cher enfant!»

Amédée était devenu pâle de saisissement, de joie. Enfin, enfin! son poulain se décidait donc, son poulain venait en forme, son poulain allait lui remporter cette victoire magnifique, ce prix inestimable! Quel triomphe, quelle récompense des sacrifices consentis, des sommes dépensées! Cependant, pas d'enthousiasmes prématurés, cette fois, pas d'espoirs trop hâtifs. Il importait de n'oublier jamais l'exemple de Jugurtha: jusqu'à l'arrivée même sur le poteau, on ne devait être assuré de rien, non, de rien du tout. Amédée Paqueret n'était plus l'éleveur fougueux que l'on avait connu jadis: assagi par l'expérience, il consentait à faire quelquefois la part du hasard aujourd'hui. C'est pourquoi, sans douter un seul instant—cela, c'était évident—que Marc ne finît par vaincre, il s'efforça pourtant d'empêcher tout son visage de rire et sa barbiche de trembler pour dire à Marc du ton le plus paisible auquel il sut atteindre:

«—Voyons, voyons, ne nous emballons pas. Mais qu'y a-t-il au juste, et que puis-je faire pour vous? Racontez-moi bien tout par le menu.»

Marc lui fit le récit, aussi atténué, aussi discret que possible, de son aventure dans le parc. Il fallut sans doute confesser le rendez-vous avec Sylvie, le point de tendresse où l'on en était près d'elle, comme l'ardeur subite de Pauline, ses prières, sa volonté, sa beauté même dans la nuit, et, aveu plus sensible peut-être, l'aisance déconcertante avec laquelle on avait obéi, on s'en était allé. Mais enfin le jeune homme parvint à décrire tout cela sans trop de lourdeur. Il n'eut point tout à fait l'air de détailler des bonnes fortunes. En tant qu'ami, en tant que parrain même, Paqueret n'eut à le reprendre de presque rien.

Et puis, le reprendre, vraiment, il y pensait bien! C'est-à-dire plutôt qu'il était anxieux, radieux! Aucun historique de course ne l'avait jamais intéressé autant. Il supputait avec ivresse les chances de son favori, ce cher, ce valeureux Marc. Il le voyait déjà traversant l'église, puis étalon de race, père d'une descendance superbe. Mais allons, il ne s'agissait plus maintenant de laisser Sylvie s'opposer à cela. Donc, premier soin à prendre: éloigner celle-ci, la détourner, la distraire, l'occuper ailleurs...

«Précisons un point, mon cher enfant, voulez-vous, puisque nous n'en sommes plus à une confidence près, n'est-ce pas, maintenant. Entre galants hommes du reste, il n'existe pas de secrets qu'on dévoile, mais quelques petites obscurités tout au plus, qu'on éclaircit. Dites-moi tout net si vous n'avez pas conclu avec Sylvie de lien assez fort pour qu'on ne puisse honnêtement le rompre, de lien formel, enfin... Non? Bravo. Et ma petite filleule, sincèrement, l'aimez-vous, l'aimerez-vous?»

Marc voulut allumer une cigarette avec désinvolture, s'embarrassa, brisa deux allumettes. Aussi bien, Paqueret ne songeait-il plus à sa question. Il oubliait déjà Marc lui-même. Il mettait son pardessus, il sortait. Les passionnés sont incurables.

Il ne prit que le temps de déjeuner et courut rue de Rivoli, chez Ambroise Drayfus, l'éminent directeur du Théâtre Vendôme. Celui-ci allait quitter son logis dans le moment même que Paqueret y arriva.

«—Vous tombez juste, cher monsieur, dit l'éminent directeur, je partais. Je vais au théâtre pour la Bonne Manière. Mais si vous avez une communication pressante à me faire, nous pouvons aller à pied jusque-là.

—Parfait. Nous causerons en marchant. Mais d'abord, entre nous, vous êtes content de la Bonne Manière? C'est un nouveau succès.