Quant à ce dernier, il trottait sur les routes, à Fontainebleau, ramait ou nageait en Seine, explorait la forêt en tous sens, à pied, à bicyclette, à cheval. Un de ses camarades lui ayant par surcroît confié son écurie, il fatiguait deux ou trois montures par jour, envoyait des relais dans les plus lointains villages, se grisait de soleil, de poussière, de chemin parcouru, de fatigue.
On se le signalait en ville, on guettait ses départs et ses retours, on s'interrogeait. «Qu'est-ce qu'il est venu faire chez nous?—C'est un aliéné.—En tous cas, un ami du petit d'Oinèche, vous savez, ce godelureau qui achève ici son service militaire.—Celui qui reçoit tant de filles tous les dimanches?—Justement.»
En vérité, Marc, dévoré d'impatience et de regrets, vivait dans l'unique attente des lettres de Paris et de Normandie. Car il en recevait à la fois de Paqueret, qui le tenait au courant et lui disait: «Tout va bien, demeurez en repos, je vous préviendrai»; de Pauline qui le questionnait parfois avec ironie sur ses scrupules, et même de Sylvie qui de temps à autre l'invitait distraitement à dîner.
Ayant ordre de ne répondre que dans les termes les plus insignifiants, et au besoin pas du tout, il obéissait. Mais il déchirait durement tous ces papiers inutiles, et se sauvait en forêt. Ah! combien de fois, cet été-là, fuyant le ciel éclatant, fuyant aussi son inquiétude, son ennui, sa colère, ne gagna-t-il point les futaies profondes, immobiles et glauques, les hautes futaies pareilles à quelque aquarium silencieux! Et que de siestes il fit sous bois, aux heures chaudes, suivant de son regard ensommeillé les insectes qui jasent, marmottent ou murmurent, ceux qui vont cheminant, revêtus d'émail, ceux au contraire qui volent comme des perdus et ne se posent jamais, ceux encore qui flânent et s'en viennent, soutenus sur leurs ailes fines, vous conter les nouvelles de l'herbe ou de la fougère voisine.
Il écouta par désœuvrement les harangues et les conciliabules qui ne cessent jamais dans l'intolérable république des cigales, tout en perdant sa peine à observer que les feuilles palpitent toutes à la moindre brise, quand les plus rudes tempêtes n'arrivent pourtant pas à disperser tous ces paquets d'aiguilles dont les grands pins sont couronnés, non plus que cette neige qui s'est amoncelée sur les bouleaux.
N'eut-il point tout le temps d'errer parmi les chênes écailleux, les hêtres vénérables ou les charmes gras comme des moines, constatant à plaisir les horribles blessures des troncs, la maladie de peau des platanes, ou encore, et toujours, et partout la fuite exaspérante de ces petits rouquins d'écureuils? Il faisait ainsi des lieues et des lieues, puis rentrait: «Hector, criait-il à son domestique du plus loin qu'il le voyait, y a-t-il des lettres? Donne vite!»
Enfin, et le mois d'août s'achevant, Amédée Paqueret se trouva sur le point de quitter Trouville. Ses deux amies, qui l'avaient hébergé, devaient rentrer bientôt dans leur chère maison d'Hariale.
«—Comme tu voudras, ma petite fille, dit-il à Pauline, comme tu voudras! Je tenterai une démarche auprès de Marc, soit. Je lui conseillerai de quitter sa retraite, de revenir à Paris, de reparaître même en Hariale. Mais s'il retourne alors à Sylvie, qu'il reverra librement, tu ne pourras, tu ne devras rien faire. Il faudra, par délicatesse, que tu l'acceptes, que tu te soumettes...»
VI