»Sache donc que Sylvie, ta belle-mère, rentre au théâtre. Je ne te dis point «va rentrer», ni «songe à rentrer». Non: les traités sont dûment signés; elle reparaît sur la scène dans quelques mois. Tu devines, n'est-ce pas, que je n'avancerais pas cette information si je n'en étais tout à fait certain. Je la tiens de source absolument sûre. D'ailleurs, c'est un bruit qui commence à se répandre dans Paris. Encore un peu, et ce sera dans les journaux.

»Or, sens-tu bien, ma chère Pauline, l'énormité, la folie de cette fantaisie? Prévois-tu le scandale qui va nous atteindre, les railleries, les lâches insinuations, les avanies même auxquelles nous serons en butte? Toute la situation mondaine de notre famille, si honorable et si haute du temps de ton pauvre père, et dans laquelle nous eûmes tant de peine à maintenir Sylvie Montreux, s'effondrera du coup. Elle croulera, le marquis de Caumais-Simier me le disait encore hier, sous le ridicule, et bientôt sous la honte.

»Je n'ai pas besoin de t'expliquer les risques que nous fait courir à tous deux la décision funeste de ta belle-mère. Songe à la difficulté pour toi de te marier, du moins dans notre monde, au cas où Sylvie nous exposerait ainsi à la risée publique: car enfin, on ne peut considérer comme définitive, dans les circonstances présentes, l'union projetée avec M. Marc Thierry. Quant à l'hypothèse de maintenir le même train de maison, de recevoir, de conserver un équipage de chasse, il va de soi qu'il ne saurait même en être question.

»Moi, que puis-je faire en tout ceci? Rien, hélas. Sylvie est entièrement libre, sinon responsable, de ses actes. Mais toi, Pauline, j'ai pensé que tu saurais peut-être, s'il en est temps encore, la détourner de cette désastreuse résolution!

»Nos intérêts à tous deux sont ici, je te le répète, intimement liés. Maintenant, je m'adresse, non plus à ton intelligence, mais à ton cœur, pour te demander, pour te prier de ne point me dévoiler dans l'occurrence. Crois bien que si tu me citais, cela ne servirait qu'à indisposer Sylvie et à la rendre intraitable. Réponds, si l'on t'interroge, que tu as appris la chose par hasard, ou mieux, tiens, par une lettre anonyme.

»Allons, ma chère petite, bon courage. Agis énergiquement, adroitement, et ne doute pas, quel que soit le résultat de cette entreprise, de mes sentiments les plus tendres et les plus sincères.

Ton oncle affectionné

»GASTON LEVAÎTRE.»

Pauline, en recevant cette lettre, comprit qu'elle était trahie. Quoi! elle avait arraché à sa belle-mère son amant, si bien même qu'elle en était enceinte. Et Sylvie, pendant ce temps, la sournoise et lâche Sylvie signait un engagement? Mais alors, la dupe, dans tout cela... Trahison!

Une fois au théâtre en effet, Sylvie ne devenait-elle point à jamais divine et jeune pour toujours, comme toutes les grandes actrices? Pauline devait se résigner à vivre éternellement dans l'ombre de cet impérissable bonheur. A quoi bon désormais avoir si brillamment mené la conquête de Marc? Elle ne s'en était guère souciée, la fausse rivale! Le seul amant qu'il lui fallût, à cette comédienne, c'était le public, c'était la France tout entière! Comment ne l'avoir pas senti?