Pauline manqua de force, et s'accouda toute blanche sur le dossier d'un fauteuil. Son front tomba dans ses mains, et un mot, un seul, qu'elle ne cessa plus de répéter, lui vint aux lèvres: «Et moi, soupira-t-elle, et moi?»
Quelle angoisse pour Sylvie, et combien elle eût préféré de l'indignation, voire quelque mauvaise et cruelle colère! Ce fut une scène accablante:
«—Pauline, ma petite Pauline, comprends-moi, mets-toi à ma place, grand Dieu! Tu sais bien que je t'aime tendrement, ma chérie, et plus que tout ici-bas, va, je te l'assure... D'ailleurs, j'en ai donné la preuve pendant toute ton enfance, et récemment encore, il me semble. Seulement, dis-toi qu'on ne peut pas oublier la gloire... Et la gloire, pour moi, c'est le théâtre. Or, j'étais libre, en somme...
—Et moi?
—Mais toi, voyons, tu te mariais! Tu n'y songes donc plus? c'est toi justement qui m'abandonnais... De mon côté, j'ai cru pouvoir recommencer une autre vie, conçois-tu? Puisque je ne devais plus t'avoir auprès de moi comme par le passé, j'ai cru pouvoir me retourner vers mes premières joies—ah, Pauline, des joies irrésistibles!
—Et moi, que faire à présent?
—Hélas, à présent!... Oh, nous sommes malheureuses, bien malheureuses... Et je ne le suis guère moins que toi! Crois-tu que cette horrible catastrophe ne m'atteigne pas aussi? Et ton chagrin, ton chagrin, j'en ai plus que ma part...»
Mais Pauline ne répondait plus. C'était Sylvie maintenant qui pleurait et dont la voix manquait. La jeune fille demeurait muette, la tête toujours baissée, les yeux cachés.
«—Au fond, vois-tu, reprit Sylvie, c'est peut-être un bien, que je rentre au théâtre. Mais oui: le monde va nous tourner le dos, ce dont tu te consoleras comme moi, je suppose. Et puisque tu vis dans l'attente, désormais, d'un pauvre petit être que nous serons deux à aimer et à choyer, eh bien, ma chérie, que tu te maries ou non, nous resterons ensemble comme autrefois, côte à côte. Je ne veux plus que tu me quittes. Nous sommes riches: nous narguerons les sots. Et si je retrouve sur la scène mes triomphes d'antan—nous serons deux à nous en réjouir.» Elle ajouta même en souriant: «Pardon, nous serons trois.»
Et avec des inflexions adorables de voix, avec des câlineries, avec ces mille façons délicates de séduire que vous ont les mères, avec ce ton de tendresse camarade qui n'appartient qu'aux sœurs, elle continua longtemps d'expliquer comment elles allaient se consoler de cette dure épreuve dans une intimité plus étroite et plus douce encore. Elle jouerait, elle reparaîtrait en scène, soit: mais Pauline serait toujours là, Pauline la ferait répéter, Pauline jugerait, accepterait ou refuserait les rôles. Et puis, on soignerait ensemble, on habillerait, on élèverait le petit qui allait venir. L'opinion? Bah!... on la materait.