Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

La notation phonétique s’adresse à l’ouïe ; l’orthographe parle autant à la vision, à l’imagination, à notre faculté de nous représenter les êtres, les choses, les rêves. C’est un dessin qui évoque, aussitôt que vu, des souvenirs dans notre cerveau, des couleurs et des formes : il n’est pas destiné qu’à figurer des sons.

Si la pensée nous arrivait toujours ainsi qu’une phrase qu’on entend, phrase qu’il s’agit de traduire le plus vite et le plus simplement possible sur le papier, comme on note en effet la musique, il serait raisonnable de désirer une notation phonétique. Mais la pensée, après tant de siècles de civilisation, est surtout écrite ; elle doit, non pas seulement être entendue, mais bien vue, lue ; il est juste et nécessaire de lui laisser le dessin apparent qu’elle a depuis longtemps chez nous, et auquel nous sommes habitués. Ce dessin est un legs de nos ancêtres, un vêtement — modifié sans doute et modifiable — de leur âme. On peut y mettre le ciseau, avec infiniment de crainte et de piété, mais non le détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait en quelque sorte.

L’orthographe, d’autre part, évoque une vision artistique. Trois siècles, et si l’on veut, quatre, de littérature exquise l’ont rendue telle. Une innombrable multitude d’écrivains, d’amoureux, de gens de cœur et d’hommes d’esprit s’est ingéniée depuis tout ce temps à donner, par exemple, à cet ensemble de caractères d’imprimerie : « femme », toute la grâce, toute la poésie possible. Le peuple l’a mis dans ses complaintes, dans ses proverbes. Des tableaux caressants que nous avons vus dans les musées, portaient sur leurs cadres : la « femme » à l’éventail, la « femme » au miroir. On a écrit des volumes et des millions de vers admirables pour que cet hiéroglyphe, dès qu’il apparaît à nos yeux, ait une certaine signification propre à la France, une signification plus élégamment, plus finement et plus spirituellement belle que dans les autres pays. C’est chose faite aujourd’hui que tout le monde sait lire, et dès que le signe magique sourit à nos yeux, une infinité de sentiments et de sensations est évoquée dans la plus rudimentaire cervelle, sensations et sentiments uniquement dus à tout le travail artistique, à toute la tendresse, à toute la malice de nos ancêtres depuis un temps presque immémorial. Grâce à des années et des années d’efforts enfin, le signe femme nous dispose à présent, par son seul aspect, à ressentir une émotion, belle ou jolie. Combien faudrait-il de temps pour que fame nous touchât autant et de la même manière ? Quarante ou cinquante générations de poètes auront dû introduire ce signe étranger dans leurs vers avant qu’il soit devenu français, d’abord, et ensuite charmant. Et encore, il lui manquera bien de la race… Tant qu’on ne le rencontrera que sous la plume de quelques paléographes, ce mot-là ne sera pas né.

Il en va de même pour tous les autres termes qu’on voudra réformer, comme « paon, loup, cerf, désarroi, vaudeville ». Évidemment, on prononce « pan, lou, cer, désaroi, vaudevile… » Mais, regardez ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils n’ont point l’air de poules sans queues et de coqs écrêtés ? Éveillent-ils sur le papier les mêmes images, les mêmes souvenirs que les anciens, les vrais ?

C’est trop s’arrêter à la langue écrite, objectera-t-on. Et l’on revendiquera sans doute les droits de la pensée orale. Car la pensée est propagée par la parole au théâtre, au Palais, et même — si l’on peut risquer ce paradoxe — à la Chambre. Qu’un acteur, qu’un orateur prononce le mot femme, on voit aussitôt une certaine femme, ou plusieurs, et non le signe imprimé ; s’il parle d’un coteau, l’on imagine un monticule boisé qui domine une prairie, avec son ruisseau qui la coupe… Soit, mais si l’orateur vous donne ensuite son discours à lire, vous serez bien choqué d’y rencontrer, au cours de cette même phrase qui vous avait plu, une « fame » et un « cotau », bientôt même un « cotô »[5].

[5] Arrivés à ce point de la discussion, les philologues ont des langueurs et des résignations. « Bien entendu, accordent-ils en souriant mélancoliquement, à notre âge, nous n’irons pas apprendre une orthographe ! Alors que les jeunes gens écriront d’une façon nouvelle, nous ne cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de notre enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses couleurs léguées par nos ancêtres… » Ainsi devaient se lamenter doucement, sous l’œil des barbares, les derniers lettrés du vieux monde gallo-romain, les derniers patriciens… En vérité, nos simplificateurs n’auraient-ils tenté de déformer le langage français et d’en briser peut être à jamais tous les contours, que pour prendre coquettement une attitude ? On n’ose croire à tant de perversité.

Il y a de plus, pour le regard, une autre nécessité à maintenir l’orthographe : c’est la clarté. L’orthographe doit être une vision nette. A tant de mots qui déjà s’écrivent de même, malgré la variété si grande de notre graphie actuelle, faut-il donc en ajouter une quantité d’autres ? Car la notation aurait pour effet de multiplier les homophones. On obtiendrait pan (paon) et pan (pan de mur), guère et guère (guerre), vile (féminin de vil) et vile (ville), ni et ni (nid), doit (de devoir) et doit (doigt), crois (de croire) et crois (croix), etc. M. Paul Meyer (Pour la simplification de notre orthographe, pp. 21-22) ne voit là que des fariboles, et estime que commettre des confusions entre les homophones relève de la pathologie mentale. Il indique maintes similitudes existant déjà en français : masse (d’armes) et masse (des adhérents), manne (panier) et manne (du ciel), grève (des forgerons) et grève (sablonneuse), bien d’autres encore. Mais de ces homophones, que la réforme ne diversifierait point, pourquoi grossir encore le nombre en forgeant des : sale et sale (salle), cors (pluriel de cor) et cors (corps), pous (poux) et pous (pouls), etc., etc. ? Plus une langue est claire aux yeux, plus elle a de grâce, et plus aussi de valeur scientifique et d’utilité. C’est cette valeur scientifique de l’orthographe qu’en dernière analyse il faut invoquer, surtout contre le chaos du phonétisme. Que la notation phonétique soit utile à quelques-uns ; que ce soit un art d’agrément et que les phonétistes tiennent à le répandre, comme on a répandu le piano ou le solfège : personne ne saurait blâmer ce besoin d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire à tous. Le téléphone a simplifié la besogne de correspondance ; toutefois les « écritures » restent toujours la condition indispensable de la correspondance, des relations d’amitié ou d’affaires. La notation phonétique peut être le téléphone entre les membres les plus lointains d’une même génération ; l’orthographe doit demeurer les « écritures » entre les générations successives.

Il est vrai que la plupart des philologues ne sont pas radicalement phonétistes, et que certains déclarent au phonétisme, comme jadis à l’océan je ne sais plus quel roi barbare : « Ici, monstre, tu t’arrêteras. Je te défends d’aller plus loin… » L’océan jeta sa plus grosse vague contre le roi outrecuidant, qui dut rentrer trempé au logis. A son exemple, nos nouveaux législateurs auront beau rendre décret sur décret : « Selon notre science, diront-ils en vain, qui est puissante et redoutable, nous avons fixé des bornes certaines au droit de simplifier et réformer. Nous ordonnons que l’on s’y enferme… » Peine perdue ! Les phonétistes encouragés, enhardis et bientôt déchaînés, répondront : « Va-t-on rester en chemin ? Tous ces philologues à demi phonétistes ne se sont montrés qu’à demi logiques. Poussons le progrès jusqu’au bout. Il faut écrire comme on prononce, selon la méthode de Louis Ménard et de Barès, qui étaient nos vrais précurseurs. Car ils parlaient au nom de la raison, de la sainte raison. Dans nos sociétés modernes, hors la raison, point de salut ! » Et les réformistes modérés se trouveront débordés, submergés ; ils auront même quelque honte de s’être montrés si tièdes.