Puis, s’en tiendra-t-on seulement là ? Il faudra bien aussi que la syntaxe, après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce, par exemple, que ce scandale de l’imparfait du subjonctif ? « Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? — Qu’il mourût ! » Ce temps de verbe est ridicule, et tombe heureusement en désuétude. Déjà nos écrivains « art nouveau » le fuient comme la peste. Et même aussi le subjonctif. « Je souhaite qu’il aille !… » Ne peut-on dire : « Je souhaite qu’il va ?… » Nous n’avons pas plus besoin de cet « aille » que du deuxième t de « battu ». Ainsi, par l’intervention des savants, l’avenir de notre langue se trouve heureusement assuré[6].

[6] Dans la section philologique du Congrès pour l’extension et la culture de la langue française de l’Exposition de Liège, cette question se trouve déjà inscrite au programme d’études : « Y a-t-il lieu, dans l’intérêt de la diffusion de notre langue, de s’occuper d’une simplification possible de l’enseignement de la grammaire française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une analyse plus précise de cet usage ? ».

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Malheureusement les philologues ne s’appuient pas seulement sur l’autorité de la science ; ils font appel aussi à l’autorité publique : après avoir parlé comme savants, ils s’adressent, en bons démocrates, aux ministres de la Troisième République sur le même ton que Boileau en ses épîtres au Grand Roi. La Lettre ouverte sur la Réforme de l’Orthographe, que M. Ferdinand Brunot envoie à M. le Ministre de l’Instruction Publique, débute par ces mots :

Monsieur le Ministre,

« J’avais écrit dans mon Histoire de la langue française une phrase que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais : « Il est possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique, ni par l’histoire »…

« Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de préparer la réforme de l’orthographe. »

Invoquer ainsi les « ministres instruits », MM. L. Bourgeois, Leygues, Combes et Chaumié, et célébrer la « clairvoyance » du hasard, qui remit les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne résonne pas : « c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, que l’École républicaine entend conduire les esprits. » Et recourir à toutes les figures de la rhétorique, au calembour, « l’orthographe, c’est ma graphe, où je mets ma griffe ! » — à la supplication : « maintenant, Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du socialisme grammatical », — à l’insinuation : « aujourd’hui que tout repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais » — voilà peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7] ; voilà surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime nécessaires à la bonne conduite de la discussion : « Le moment, dit l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des origines de notre langue ? — Je me refuse, Monsieur le Ministre, à examiner cet argument d’ordre tout politique. »

[7] M. Louis Havet écrit (Revue Bleue, 21 mars 1905) : « On veille à ce que [l’enfant] n’écrive pas vitier, du latin vitium, comme initier, du latin initium. Ce serait une faute, on n’ose pas dire un péché. » Que vient faire là cette insinuation anticléricale ? C’est du journalisme.

Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme elle, à croire que « le moment est mal choisi pour travailler à effacer le souvenir des origines de notre langue », alors que des études scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on veut, d’embaumement historique… Que l’Académie prête un pareil sens à sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire « des arguments d’ordre politique. »

Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières conséquences :

« Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre Commission, — écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas ce ministre qui a nommé cette commission, — s’accordent avec nous sur ce principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à « des mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les entoure ».