Comment donc délivrer l’école ? M. Aulard, dans un article de l’Aurore auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.
D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention. De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes, et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu spontanément plus rationnel.
Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux ? Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe ? Et l’enfant n’étant plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas encore à les imiter ? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il simplifiera ? »
M. Brunot craint pour le peuple les « séductions » de la liberté : il tient à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne ? Pourquoi même une simplification ? Il est assurément dans notre orthographe des chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos écoles primaires : mais un décret ministériel, ramenant au minimum le coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement, ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des différentes études inscrites dans leur programme ; apprendrait l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques qui semblent les décider.
« La liberté, — dit M. Brunot, — la liberté absolue, M. Aulard le sait mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’école d’en face ne l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un des siens, un homme dit bien élevé.
Qui ne voit la conséquence ? C’est que, les préjugés héréditaires aidant, l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens qui sauront écrire : le mandarinat. »
Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette « science d’écrire », comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est révolutionnaire : la Révolution pensa que la « science de peser » n’était pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des gens « bien élevés » ? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple, le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style, d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que noble chroniqueur qui signe Gyp ?