Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille, les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe : seulement la collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on appela jadis les « honnêtes gens », la bonne compagnie enfin, les classes dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de son dictionnaire, et tout est réglé.

Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison.

Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable : on voit aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur survient : « Quel est ce fouillis ! — s’écrie-t-il. — Qu’on me comble les mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers ! Il me faut de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes et autres figures plus convenables en un siècle de progrès. » Cet ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés.

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Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous parler ? S’agit-il de commerce ? Il faudrait en ce cas songer à faire d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire. Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour, il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde ? L’anglais, où précisément les difficultés orthographiques passent pour extraordinaires.

S’agit-il de notre influence intellectuelle ? Mais ici encore, il y a deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français, sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au moins, est encore indiscutable ; que nos aïeux nous ont légué la langue écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage.

Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on leur enseignait une orthographe simplifiée ? Celui seulement qu’ils emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout des exemples, et la nouvelle.

Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré, en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères. L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et, quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les traduire dans le « petit nègre » dont on nous menace.

[8] La Revue Bleue, ayant pris l’initiative d’une pétition publique afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut, de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié dans la Revue des Idées (15 janvier 1905) une très persuasive étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu, d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé dans le Journal son opinion anti-réformiste.

[9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la Revue Bleue : « Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière. » Les réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière : « Les grands classiques avaient la même orthographe que nous. » Il y a pourtant des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il faut lire les textes avec soin ; et l’adverbe encore a un sens bien net en français.