Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que verrions-nous ? Ceci : les enfants apprendraient à lire et à écrire une langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10], tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les « dilettantes », archaïque, vieillot, inutile ! Les plus grands et les plus vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine. La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à la partie la plus noble d’elle-même ! Les écoliers se trouveraient tout à coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours des écritures difficiles, des langues mortes ? Enfin la France — et les philologues respireraient enfin, — la France, le premier peuple littéraire du monde, n’aurait plus de littérature !
[10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont, quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules des philologues :
Dès que vous vèrez que la tère
Sera couverte, et qu’à leurs blés
Les jens n’étant plus ocupés
Feront aus oizillons la guère…
Je plie et ne rons pas…
Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus…
Les alouètes font leur ni…
Car — disons encore aux savants cette bonne parole — les écrivains alors disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir ! Je sais bien que, selon M. Louis Havet (Revue Bleue, 11 mars 1905), les « futures vachères » ne seraient plus forcées de « hérisser certains mots d’y et d’h » ; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement, produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère que les vachères, dans leurs dissertations « filosofiques » sur la « psicolojie » des veaux, puissent négliger en paix les h et les y. A chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme.