Certes le cas serait bien différent, et nous ne parlerions plus de la sorte si l’on venait nous dire : « Voyez, le peuple souffre. Les chinoiseries orthographiques l’oppriment. Il ne veut pas que vous vous occupiez de ses impôts avant que vous ne l’ayez d’abord délivré de l’épouvantable tyrannie des participes. La société tout entière d’ailleurs trépigne sous ce joug. La nation qui, dans le Paris-Sport ou le Jockey, lit paisiblement des termes aussi barbares que « walk-over » ou « dead-heat », ne peut plus souffrir qu’on écrive fauvette, œuf ou général, mais exige « fauvète », « euf » et « jénéral ». Et déjà de grands écrivains ont donné l’exemple de ces graphies… » Oh ! il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner devant une évolution naturelle et le vœu populaire. L’Académie, comme son rôle l’y invite, donnerait au nouvel usage force de loi, et l’on s’y soumettrait sans répliquer. Ce fut ce qui arriva lors des petits changements orthographiques dans les éditions du Dictionnaire de 1835 et de 1878. La réforme de 1740 elle-même, bien moins considérable que celle de M. Paul Meyer, reposait sur un besoin général, les anciennes formes tombant en désuétude ; et un grand écrivain, comme Voltaire, appuyait le souhait de très nombreux lettrés.
Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il ? Non. Les lettrés demandent-ils des libertés ? Nullement. Ils s’unissent, au contraire, pour se protéger. Où donc est le péril ? Où donc la nécessité de modifier quoi que ce soit ? Nulle part, sinon dans le cerveau de quelques érudits. Que ceux-ci se rappellent l’exemple de ces architectes réformateurs, eux aussi, qui, au XVIIe siècle, jetaient bas toutes les tours gothiques, puis, sous Napoléon, se mirent à raser les pavillons Louis XV et, en 1840, à briser les portails Empire : si bien que de certains châteaux il ne resta plus rien. La langue française ne regarde que les écrivains. Garons-nous des savants. Au lieu de « mal de tête », plusieurs d’entre eux nous ont déjà donné « céphalalgie ». D’autres voudraient maintenant « séfalaljie »… A quoi donc prétendront les troisièmes ?
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Ce sont là — je ne le sais que trop — raisons de sentiment, de cœur, que la raison des philologues ne comprend pas. Peut-être me fussé-je trouvé fort en peine d’en trouver de meilleures, si M. Brunot ne m’avait donné l’exemple. Reprenant le procédé de discussion qu’a immortalisé l’auteur des Provinciales, M. Brunot est allé trouver l’un de ses adversaires, qui pourtant était un de ses amis, et il nous raconte sa visite :
« Croyant qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai un écrivain de mes amis.
« Eh bien ! — me dit-il, — vous êtes décidé ? Irez-vous jusqu’à biffer, pour la satisfaction de vos maîtres d’école, le ph d’asphodèle, au risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne ? Ici, vous ne nierez plus. Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a très bien expliqué la chose dans un article déjà ancien du Figaro. L’harmonie poétique, voyez-vous, elle est dans l’écriture, et non, comme des naïfs le croient, dans le son. Les vers sont faits pour être écrits et non pour être dits. Le vers est une musique. Eh bien ! ceux qui ne lisent pas la musique ne la goûtent pas dans la plénitude. Qu’est-ce qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme, qu’est-ce que la voix ou l’orchestre, quand l’oreille seule en est touchée ? Au contraire, regardez toutes ces notes, ces triples croches chevauchant d’une barre à l’autre, grimpant ou avalant les degrés d’une échelle sans fin, descendant des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs souterraines, tourbillonnant, donnant l’assaut, s’essorant, fanions hauts, dans une envolée immense, au-dessus des portées, voltigeant sans règle dans le plein azur… »
Hélas, n’ayant pas, moi, « une longue habitude des graphies diverses », je fus chez un philologue, pis que cela, chez un épigraphiste de mes amis, car orthographe et épigraphe, pensais-je, doivent avoir quelque parenté. Et comme j’exposais mes angoisses à cet homme austère, qui de toutes les littératures présentes et passées, connaît principalement le Corpus Inscriptionum Semiticarum :
« — Lisez, me dit-il, lisez l’Histoire de l’Écriture de mon confrère Philippe Berger. Ceux qui se mêlent de réformer l’orthographe devraient être, en effet, des épigraphistes : mais quand on a tâté de notre belle science, on ne sent plus le goût des vaines querelles. Allez, — ajouta-t-il en me poussant vers la porte, — allez acheter l’Histoire de l’Écriture de M. Philippe Berger. »
J’ai acheté cette Histoire, et je l’ai lue, car elle est lisible même pour les profanes. Les simplificateurs de l’orthographe la devraient feuilleter ; ils y verraient que leur simplification est, peut-être, non pas un progrès, mais comme disent les biologistes, une régression dans l’évolution de l’écriture ; ces révolutionnaires, ces « socialistes grammaticaux » ne font que recommencer une expérience qui n’avait pas réussi aux Phéniciens, aux cousins du Peuple de Dieu, et ils marchent à l’encontre du progrès que les Hellènes, ces « libres-penseurs », avaient introduit en cette affaire.
Car l’orthographe chez les Égyptiens et les Chaldéens débuta par être une figuration tellement complète et précise que ces premières écritures étaient en réalité un dessin et que leurs signes idéographiques, leurs hiéroglyphes, où chaque objet était figuré par sa silhouette, se présentent comme le contre-pied de la notation phonétique : cette première orthographe voulait parler aux yeux, avec autant de soin que nos phonétistes veulent parler à l’oreille. Après vingt ou trente siècles, des inventeurs, considérant le nombre presque infini de signes que pareille orthographe comportait, considérant aussi l’impossibilité matérielle de figurer aux yeux les choses, les idées surtout, qui n’ont pas de figure matérielle, simplifièrent et idéalisèrent tout à la fois cette écriture : l’alphabet fut inventé en quelque bazar phénicien de Tyr ou de Sidon, et c’est de là qu’il s’est répandu à travers le monde ; tous les peuples blancs usent aujourd’hui de l’écriture et des signes alphabétiques dont ils empruntèrent, directement ou indirectement, aux Phéniciens le système et les traits.
Mais, simplificateurs à outrance, les Phéniciens avaient sauté de l’hiéroglyphe à la sténographie : leur orthographe n’écrivait que les consonnes et longtemps les Sémites, restés fidèles à cette mode sémitique, n’usèrent que de cette sténographie :