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est le début de la Bible ; et l’on peut lire au Louvre sur le sarcophage d’Eshmounazar, roi de Sidon :
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Orthographe démocratique s’il en fut, où les fautes devaient êtres réduites au minimum, et que les enfants des écoles primaires savaient aussi bien que le plus parfait styliste, dès qu’ils avaient appris seulement à lire et à écrire ! Orthographe mondiale, semble-t-il, que les étrangers auraient dû admirer et adopter, et qu’ils adoptèrent, en effet, mais en la perfectionnant, en la complétant. Et ce furent les Hellènes, le plus démocrate et le plus hospitalier des peuples, le plus amoureux d’égalité et le plus désireux de relations étrangères, qui « compliquèrent » cette orthographe sémitique, parce que leur esprit clair et précis vit combien la simplification nuit à la clarté et à la précision de l’écriture : prs, suivant l’orthographe sémitique, pouvant être aussi bien Paris que Perse.
Nos simplificateurs diraient sans doute que le sens de la phrase l’emporte et qu’il faut être cérébralement déchu pour ne pas deviner aussitôt ce qu’il faut lire, Perse ou Paris. Les Grecs en jugèrent autrement. Ils compliquèrent l’orthographe en introduisant les voyelles entre les consonnes, en redoublant les consonnes, en faisant tout ce que nous faisons aujourd’hui. Et voyez le résultat : s’il ne s’était pas trouvé des Hellènes pour traduire la Bible en grec vers le troisième siècle avant notre ère et pour transcrire en orthographe hellénique les noms propres d’Israël, nous saurions par le texte hébraïque que Jérusalem eut des rois appelés Dwd ou Slmn ; mais nous serions incapables de dire si ces rois se nommaient Daoud ou Sliman, Douad ou Selamin, etc., et jamais nous n’aurions conservé leur vrai nom de David et de Salomon. Il est des simplificateurs qui pensent à la diffusion de nos idées. Peut-être rééditeront-ils cet exemple des Juifs qui donnaient au monde occidental leur Dieu, leur terrible Ihvh, mais qui oubliaient ou défendirent d’en orthographier assez complètement le nom pour que nous puissions le prononcer : un scribe du XVIe siècle après notre ère décida qu’il fallait prononcer Iehovah et, de fait, nous dîmes Iehovah, jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un texte grec nous donnait Iahveh.
M. Brunot a oublié cette leçon de l’épigraphie quand il imagina « son système en sa simplicité redoutable » :
« Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le ministre nomme une commission composée de linguistes et de phonéticiens. Cette commission, à l’aide des instruments de phonétique expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces personnes. La commission confronte les prononciations ainsi enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement, infailliblement, sert d’étalon.
Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’a grave, l’a moyen, l’a ouvert, l’a nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe absolu : un signe pour un son, un son pour un signe. »
Outre que cette simplification ne simplifie peut-être rien, — au contraire, car ces signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, créeront autant de fautes que notre orthographe actuelle, — il faudrait savoir que d’autres peuples ont essayé de ce « système redoutable ». En constatant les avantages de l’alphabet hellénique, les Sémites, après quinze siècles peut-être de fidélité à la pure sténographie des Phéniciens, fabriquèrent tout un arsenal de signes diacritiques dont ils ornèrent le bas ou le haut de leurs consonnes afin de noter tant bien que mal les voyelles absentes. Or tous ceux qui ont la moindre notion d’hébreu et d’arabe se sont plaints de la confusion, du casse-tête que produit cette apparente simplicité. Et rien n’aura réduit le nombre des étudiants et des connaisseurs en ces langues, comme cette orthographe obscure, hérissée, où chaque mot est une énigme à plusieurs sens et où le lecteur ne comprend pleinement une phrase que si d’avance il connaît le sens général, les noms propres et les formules habituelles à l’écrivain.
Observons bien d’ailleurs que la commission de linguistes et de phonéticiens réclamée par M. Brunot n’a pas plus de compétence ici qu’une commission de musiciens ou de chimistes. Et je ne vois pas à vrai dire quelle commission de savants aurait la compétence en ces matières qui sont de la vie courante, changeante, individuelle. C’est un devoir de l’État d’intervenir, disent les simplificateurs :
« Dès lors qui ne voit qu’il y a là des intérêts d’État, et que par suite il devient du devoir de l’État d’intervenir ? L’État est, comme les artistes, autant qu’eux, intéressé à en [de la langue] garder, à en protéger, à en augmenter, s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore que là est une des raisons principales de son ascendant, mais il ne peut négliger de se demander si elle ne se fait pas inutilement difficile d’accès, si elle ne se retranche pas par là des succès qu’il lui serait aisé d’obtenir, si d’inutiles complications dont on la hérisse ne sont pas un obstacle au dessein qu’il poursuit d’assurer à tous, autant que possible, la possession de cet instrument indispensable à l’échange des idées, à la culture de l’esprit, au développement même des intérêts matériels. Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre idiome, comme il fait la police des poids et mesures.