J’ai hâte d’expliquer le mot police qui sonne mal, quoique tout le monde sache qu’un linguiste de profession, si étatiste qu’il puisse être par ailleurs, ne peut faillir sur ce point et attribuer à l’État des droits et un pouvoir qu’il n’a pas ; il n’est pas un apprenti dans l’étude des langues à qui l’idée de cultiver la langue, de la transformer ou même de la modifier « par voie administrative » ne parût une chose bouffonne, puisque nous savons, puisque nous enseignons que la fonction du langage est une fonction naturelle, inconsciente, qui s’exerce sans que même le consentement de l’individu puisse en renoncer la liberté inaliénable. Quelqu’un le voulût-il, que la nature qui agit obscurément mais nécessairement en lui ne s’y résoudrait pas. A chaque jour, à chaque heure, elle use de cette liberté pour modifier à notre insu notre langage. Nous avons beau nous étudier à le conserver, nous en altérons sans cesse les sons, les mots, les tours, suivant des lois que nous ignorons, mais que la science observe et établit, et qui dirigent dans l’harmonie toutes les transformations vers une fin dont aucune puissance, aucune volonté ne pourrait nous détourner.
Ce que pendant un temps l’autorité obtient, nous le savons, c’est une soumission apparente…
S’imaginer le contraire est une vieille erreur, où l’esprit de domination de Richelieu pouvait tomber, mais où les premiers académiciens eux-mêmes ne tombèrent pas. »
Est-il possible de mieux dire ? mais est-il possible, par contre, de mieux parler contre les projets ministériels des simplificateurs, contre leurs adjurations au bras séculier de trancher une querelle où la liberté individuelle ne saurait être guidée que par le choix de tous, où ce n’est pas une Commission ni même une Académie qui a droit et pouvoir de décision, mais où le suffrage universel, en quelque façon, des générations présentes et passées crée cette règle traditionnelle, omnipotente, et admirable de l’usage ?
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S’il y a dans notre orthographe actuelle des bizarreries, des anomalies, des fantaisies choquantes à l’excès, notez-les, cataloguez-les, signalez-les à l’ironie ou au bon sens populaires ; quelques années de libre discussion amèneront, comme toujours, le triomphe de cet invincible bon sens ; l’orthographe se régularisera et se réformera dès lors par la collaboration de tous, et non par le caprice scientifique de quelques-uns. Signalez à l’usage les réformes à faire, et l’usage les fera, sous le régime et avec la sanction de la liberté.
L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires est respectable et généreux, sans doute. Seulement il faut craindre de quitter la proie pour l’ombre, et d’aller à l’encontre de la civilisation française tout entière sous prétexte d’un chimérique avantage que l’on donnerait aux enfants des écoles communales. Prenons garde que la raison tyrannique ne nous jette ici dans quelque extravagance, et n’oublions point cette formule du regretté L. Duvau, — qui fut pourtant un éminent linguiste, lui aussi, — citée par M. L. Meillet qui est un autre linguiste de marque : « Il n’est rien que ne puisse la logique, si ce n’est peut-être se rencontrer avec la vérité »[11].
[11] Mém. de la Société de linguistique de Paris, t. XIII, fasc. 4.
Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer à ce qu’on régularise très prudemment l’orthographe, dans la mesure où le voudra faire quiconque aime et respecte profondément notre langue, les chefs-d’œuvre qu’elle a produits, la longue et vénérable tradition qu’elle prolonge. Mais ne perdons pas de vue que nous avons, entre plusieurs devoirs nationaux, celui de maintenir dans toute sa beauté plastique et son intégrité la langue qui a fait notre incontestable suprématie en Europe, par le charme, par l’éloquence, par l’enthousiasme, par la grâce et surtout par la clarté. Primant tout autre souci, nous avons celui de rester le plus grand peuple « écrivain » du monde. Cramponnons-nous donc à nos ancêtres, et tâchons de les égaler, de nous montrer dignes d’eux. La nécessité pour la France de demeurer inimitable passe l’intérêt qu’il peut y avoir à ce que les candidats au Louvre et au Bon Marché commettent ou non des fautes d’orthographe. Avant de travailler pour la logique ou la raison, il faut que nous travaillions pour la gloire littéraire de notre pays, dût M. Brunot railler cette pensée revêtue, je l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement un « badigeon tricolore » !
IMP. RÉPESSÉ-CRÉPEL ET FILS, ARRAS