J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis, après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé, et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte de simple commanditaire.
Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant, je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée du premier cri que j'entendrais—et tout bas, humble et déchiré, je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et à Yvonne, que je n'avais pas revue.
Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air radieux:
—«Il est souperbe!»
Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.
—«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»
J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement. Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux éblouissants toutefois et comme en extase.
La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les fines lèvres exsangues.
—«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»
La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma fille!...»