Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre... le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au bout, et la mener à bien!...»

Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie, et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer davantage Yvonne—eh bien! il me fallait donc prendre mon parti. Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge... Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue... Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait son fils—notre fils—entre ses bras, elle n'avait plus besoin de moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.

Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va hausser l'épaule, ou se méfier.

Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.

Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...

A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille la première, railleuse, en détournant la tête...

Et Tiberge?

Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle et menue entre deux brassées de fleurs...

Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.

Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly, j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce sujet.