L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord, puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il s'en servait, et regardait bien.

Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes, et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont ils usent, ce qui n'est point si difficile.

Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité, que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes, en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.

Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi, trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement la bonté, le courage et la patience—les trois vertus sublimes des héros—que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?... Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de prêteurs à la petite semaine.

Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.

Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté. J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable. L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par leur nom.

Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse, et que de contraintes!