Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante carrière dramatique, ses premiers succès, l'Escarpolette, et Comment dire? puis cette mélancolique et tendre féerie, Peau d'Ane; ce retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, Sa voix, où Courrière chantait le charme rude et âpre de l'Océan, la vie furieuse des corsaires malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin hanté, à travers mille aventures folles, par la voix d'une Sirène, qu'il poursuivit sur toutes les mers? Après quoi, dans Je veux, Courrière a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la profonde foi politique des révolutionnaires russes, leur invincible, leur atroce énergie, et l'exode lamentable vers la Sibérie terrible. Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant triomphe, les Sabots, hymne enthousiaste à l'épopée des armées jacobines, promenant la France victorieuse par le monde, jusqu'à l'éclosion du Consul miraculeux, que l'on voyait debout, vivace et sublime, dans le frémissement de tout un peuple en armes!
Jamais, de mémoire humaine, pareil délire n'avait bouleversé salle de théâtre! A la répétition générale, à la première, le public trépigna, acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. Les Sabots furent joués tout un hiver, repris partout, applaudis jusqu'en Amérique, jusqu'en Australie, jusque dans les grandes Indes. Stéphane Courrière devint le plus considérable poète dramatique des deux mondes.
La pièce qu'il donna deux ans après les Sabots était une satire ingénieuse de plusieurs extravagances contemporaines: elle se nommait le Masque blanc. Le carnaval vénitien y bondissait avec beaucoup de grâce. Mais un acte montrait le fameux souper que fit Candide, à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut discerner là un pamphlet politique contre les combistes, et Stéphane Courrière, qui n'y songeait pas trop, se trouva vilipendé par les uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, par les autres.
Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait en lui rire un poète impatient plutôt que gronder quelque âpre et obstiné tribun. Aussi revint-il à des sujets moins inquiétants, et le goût se prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut bientôt un secret pour personne que Stéphane Courrière préparât une Bérénice... Cette pièce, nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons aimé la tristesse et la vénusté, les coquetteries secrètes de Mme Henriette, tantôt mourante, le conflit délicat de M. Racine et de M. Corneille, les vanités terribles de Versailles et la gloire sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière est un poète d'une adresse inouïe.
Évoquerai-je donc une fois de plus, et au risque de maintes redites, cette carrière surprenante, cette vie bien courte encore, et néanmoins resplendissante?
Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer un portrait de tous points fidèle, que l'heureux dramaturge Stéphane Courrière est aussi le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur de la Journée. Qui n'a lu, au moins une fois dans sa vie, la Journée? On tient ce grand et grave journal, paraissant à six heures, pour un des organes officieux de la République: et de fait, il est l'ami des ministères stables, et l'ennemi des autres; sa prudence extrême ressemble au fin du fin de la sagesse, et si le mot «opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, le journal la Journée en eut fait sa devise. Aussi habile à discerner la vogue politique qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse, ce quotidien considérable et abondamment illustré atteint au plus gros chiffre de tirage, et son influence pèse d'un grand poids en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères, l'Élysée, et autres temples voués à des divinités redoutables, telles que directeurs, ministres, présidents, éminences grises, et monsignori de bureau.
Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient de malice, quand il parlait de son cadet illustre. Stéphane, tout académicien qu'il fût, avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et celui-ci le protégeait encore. On peut même dire qu'au début le journaliste s'était diverti à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure eût résisté peut-être un peu davantage, n'eût été le puissant et mystérieux appui. Avec quel art le succès éclatant de Sa voix, et le prodigieux triomphe des Sabots, n'avaient-ils pas été présentés comme un épanouissement du nouvel esprit national et guerrier, que ne gâtait du moins nulle tendresse réactionnaire! L'on en avait presque fait une victoire remportée sur la frontière lorraine... En réalité, les frères Courrière se comptaient parmi les cent ou cent cinquante roitelets qui règnent en France, nonobstant cette différence entre eux que Stéphane tenait cour et représentait beaucoup, à Paris comme à l'étranger, alors qu'Adolphe ne quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet directorial de la Journée.
Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez à mon frère, répond-il. Voyez Adolphe, c'est sa partie.» Et si l'on effleure devant ce dernier le chapitre difficile des débats dramatiques: «Je n'entends rien à ces questions, fait innocemment Adolphe. Interrogez le poète Stéphane, un vieux routier.» Or il est pourtant certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille les coulisses, et tous les artifices du métier. Le directeur de la Journée démontrerait parfaitement pourquoi telle pièce échouera ou tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur des Sabots vous expliquera pareillement, sans guère se tromper, comment une interpellation parlementaire portera son fruit ou ne sera qu'un coup d'épée, sinon de baguette, dans l'eau. Aucun d'eux n'avoue tous ses talents. C'est très habile.
Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, insinuer, paraître marchander l'estime à cet homme prestigieux, à ce prince des lettres, dont la gloire brillante et le charme insolent ont pesé, en somme, sur ma vie tout entière? Allons donc! je me suis juré de dire en mes confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement que Stéphane Courrière est un poète vigoureux, fécond, qu'il ne recherche pas la grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré des vers éclatants, des vers de bravoure, dans les Sabots; que Sa voix est un poème plein de langueurs créoles; qu'on trouve des épigrammes turbulentes, et le plus paré des rêves mis en scène dans le Masque blanc; que Bérénice frémit de tendresse, on l'a vu par la suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée, marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul homme qui fût plus digne d'elle—hélas! pas même moi, surtout pas moi!