Allons plus loin, avouons tout: Stéphane Courrière ne fait pas seulement figure de poète national, voire mondial. On n'envie pas un poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on murmure avec une fausse extase: «Ah! Un Tel est aimé des dieux... En naissant, il reçut le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, du don divin. Si par contre on apprend qu'à n'en pas douter, cet Un Tel est un raffiné, d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait avec M. Salomon Reinach touchant l'épigraphie latine, ou avec le professeur Gatti lui-même au sujet des fouilles palatines; si en même temps l'on voit que cet érudit a les ongles soignés, qu'il fait des mots, qu'il cause, et secoue sur ses précieux Elzévirs un mouchoir parfumé—eh! bien, n'est-ce pas intolérable, pour le coup? Les dieux nous accordent Virgile pour rival: mais non Pétrone!... J'ai bien haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine n'avait rien de beau.

Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant je la savais fausse presque en tous points: bientôt je n'ai plus ignoré que Stéphane Courrière ne possédât ni yacht splendide ancré dans la baie de Naples, ni villa royale à Frascati, ni palais prodigieux à Rome; j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne le suivaient pas en tous lieux, qu'il dormait la nuit, et veillait pendant le jour; qu'un orchestre de virtuoses ne jouait point en sourdine tant que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement ses vers au cours de ses promenades en automobile, et que chaque mois une maîtresse abandonnée ne venait aucunement se suicider sous son balcon... Tel était mon enfantillage, que cette dernière sottise surtout m'avait été pénible. La réputation de séducteur inévitable, qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait, m'offensait. Pourquoi? Parce que je n'étais qu'un homme, un homme grossier... Ou parce que là résidait, sans nul doute, un peu de l'empire exercé par le poète illustre et charmant sur Marie-Dorothée, que j'aimais.

La marquise Gianelli ne cachait guère sa liaison, du reste. Aussi bien celle-ci était-elle publique, ou peu s'en fallait-il. Afin d'accueillir plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très glorieux, tous deux d'un heureux effet dans les «Mondanités» des journaux, on affectait de ne remarquer que leur amitié ancienne et paisible, de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni lui, ni elle, pourtant, ne se contraignaient fort. Le poète Stéphane parlait des femmes assez librement.

—Sans nos belles amies, me déclarait-il la première fois qu'il me vit, nous connaîtrions plus de pays, nous voyagerions davantage, nous mènerions la vie magnifique des aventuriers de mer et de terre, celle des anciens coureurs de routes, pilleurs d'îles ou gueux de forêts... Je me vois très bien l'escopette au poing. Mais on nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: une fée nous y visite, ou c'est Cendrillon qui chante... Vous êtes heureux, vous, monsieur, qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne, l'hiver, les saisons. Dans ces coupes que vous avez préparées et soignées, comme un laboureur son champ, il doit vous sembler que le printemps naît, pour ainsi dire, sous vos doigts. C'est un métier que j'eusse adoré: faire jaillir les bourgeons, et ruisseler les feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? Ils forment la plus fine ciselure de l'Italie, la dernière coquetterie des monts romains et toscans, les suprêmes égratignures de l'orfèvre. Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, là-bas, chez nous, frissonnent mieux au moindre vent, c'est certain...

Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence étonnamment aisée: l'on sentait que les mots ne lui manquaient jamais, arrivant au contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il était à les pourchasser, unir et désunir, à les faire manœuvrer comme des régiments bien entraînés, danser comme des corps de ballet, ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, autoritaire et captieuse, l'une de ces voix qui ont accoutumé de résonner ordinairement seules, dans le silence agréable de toutes les autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre son temps pour prononcer les mots à sa guise, qui s'atténuera s'il lui plaît, ou bien insistera sans ombre de gêne sur certaines paroles du vocabulaire noble ou «poétique»; ainsi eût parlé un roi parmi sa cour, si jamais roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de littérature et d'esprit.

Le poète se trouvait étendu très joliment dans un fauteuil, une jambe croisée par-dessus l'autre, agitant l'un de ses pieds chaussé d'un escarpin de cour. C'était le soir, dans un appartement du Grand Hôtel, où il accueillait quelques intimes. La marquise Gianelli m'avait, à la lettre, ordonné de venir: «Je veux absolument que vous le connaissiez. Je lui ai parlé de vous: il sera content de vous voir, et vous serez séduit, vous ne pourrez pas résister... Personne ne peut résister... Venez me prendre chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»

Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: «Je sais, je sais... M. François Simonin soigne les bois, et il ne dédaigne même pas celui où errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»

Puis il m'avait comme environné de phrases avenantes, flatteuses, il aimait à plaire évidemment, quel que fût le personnage infime dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant encore il parlait pour moi seul, en dépit de ses autres hôtes. Et j'admirais, charmé autant que désespéré, non seulement son élocution délicieuse, pittoresque et fleurie, mais encore ses yeux spirituels et son visage rasé comme celui d'un causeur de la grande époque, l'un de ceux qui eussent disputé jadis ici même, à Rome, avec le président de Brosses. Stéphane Courrière grisonnait, mais il avait la silhouette fort jeune et le sourire fréquent.

—Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'Hortulus symbolique de Conrad de Haimbourg? Ce brave homme nous a décrit le mystique langage des arbres. Seulement je m'y perds: à peine si, en réalité, je sais exactement ce qu'est un cèdre... Que n'ai-je, comme vous, monsieur Simonin, la connaissance de toutes les essences dont les vieux jardiniers composaient jadis un beau parc, ou ce qu'ils nommaient si joliment un jardin de propreté, par opposition au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin à fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est de voir une yeuse. Ah! qu'est-ce donc enfin que cet arbre au nom mystérieux, à la fois sombre et souple, perfide et bizarre

... vitiosæ ilicis,