Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite. Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de résignation.»
Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait soit un incendie, soit à peine une étincelle.
Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces, combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens, Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.
Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»
Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:
—«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses, tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a donc, ce matin?»
Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi, poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!
Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les moindres nuances.
Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.
Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant un peu avant l'Ite, missa est, car elle eût probablement observé avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh! non.