—«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la vie...
—Que veux-tu dire?
—Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»
«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner tant de froideur?
En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»
Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles, comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois sa porte fermée?
Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu t'excuseras.»
Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.
Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux annonçaient la mise en répétition de sa Bérénice.
—«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.