L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais les Mondanités dans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi disposé que je nourris d'autres rêves.

Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les «Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de quitter Paris pour Rome.

Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait, sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement, et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout à l'heure mon humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige!

J'ai tourné la page...

Mais voici les Théâtres, maintenant... Bon! autre nouvelle: au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte de la Princesse Bérénice—le plus tendre et le plus brillant, le troisième enfin—serait joué le mois prochain à Rome par de nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau.

Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet. Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale, bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade—où le vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le ministre de France lui-même, apparemment—puis l'antique palais du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y avait eu scandale en effet—et encore, sait-on jamais?

Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance, puis une adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète, artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple ou monsignore au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers; il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes rares, les livres divins, les molles chevelures...

Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire.