—En plein hiver?»
Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt de Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma famille, apprécier mes amis:
—«J'en ai peu, fis-je.
—Mais pourquoi?
—Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent «raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les «intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les «intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins par-ci, par-là, les amis se cachent.
—Pourtant, il y a les femmes.
—Les femmes? Ce sont toujours des femmes, par conséquent allez donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui, mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!...
—Moi, je pourrais, cependant...
—Vous, madame!»
Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce. Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine, devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre petit jeu de coquetterie?