Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille.
—«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse?
—Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?
—C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui, ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là.
—Ce n'est pas sans raison.»
Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère, cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi. Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler, ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de vos peines...»
Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais bien trop ému! Et cependant Marie-Dorothée, à mon inexprimable stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de tendresse:
—«Je sais, oui, je le sais bien...
—Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je vous...
—Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux. Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée... Ne le dites pas. Ne dites rien...»