Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée. Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle d'un homme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les lèvres.
J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même! Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre. Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,—un mot assez bien tourné, assez clair et court, il est vrai—te parvient au réveil. Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et les soucis de ton emploi...»
Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon métier, d'arbres, de coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver. C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais, là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu, suivi, elle m'avait...
Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis pourtant la marquise Gianelli me demander:
—«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans et vos chiffres, en écrivant des rapports... En ces heures-là, vous n'êtes pas triste?»
Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu.
Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin, je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce grison marquait vingt ans.
—«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut de jeunes yeux. Montez, montez vite!»
Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement dédaigneux, plein de la plus révoltante bienveillance.
—«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...