Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment modeste et touchante, comment elle l'avait connu, puis presque aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux et discuté du Masque blanc, on avait annoncé dans un salon de Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée, se fit présenter:

—«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte, celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne croirait à quelque ressemblance de famille?

—Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement, il est vrai.

—Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant donné un iris impérial, et c'est vous.»

Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il lui avait parlé d'Annibal.

—«M. Courrière est un original, avait déclaré ensuite l'officier: mais il méprise notre art militaire.»

Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en esclave sur ses pas, sur sa trace.

—«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle, au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de courtisaneries, et qu'un monstre de vanité...

—Mon amie, ma pauvre amie...

—Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime, allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous, dites, pas vous?»