Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait. Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux. Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là.
Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère. J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner.
Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme, devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage en désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à toute minute, en avoir le droit!
Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg...
Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir affirmer que nulle trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli, c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche, Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial, Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé.
L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français, m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage, certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre?
Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient plus aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il était épris. Elle se nommait Battistina, couturière.
—«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»