—Non!...» répondit Marie-Dorothée.

Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses, disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle netteté, quelle compétence inattendue!

—«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours? Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite, ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas: un Lysippe...»

Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des méchancetés.

Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai dans la glace: mon visage dur n'était certes pas régulier, et ne pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois depuis, attaché sur ma personne...

La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise.


Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus, mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIe arrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces.

Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, l'étrange et rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail, la diva en tournée... Je me sentais plus familier, toutefois, puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle? Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?... Seulement...