Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail, et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes bois, leur imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant.
—«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée.
—Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache sur le feuillage sombre, c'est très joli.
—Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...»
Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses réponses comme les versets d'une cantilène. Je pense qu'elle s'est bien jouée de moi durant un instant:
—«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter. Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de cyprès, le bizarre jardin sauvage...
—La vallée de Tempé...
—Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles avoines...
—Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France...
—Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!...