Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait, elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à Chantilly.

Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain matin, j'étais parti.


Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore? Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma vie, ainsi qu'une grosse comédie?

Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi! ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne. On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant la fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à fait.

Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant, je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais.

Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait, paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait et sentait déjà tant de nuances!... Cependant je savais bien que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement, profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je montré plus impatient... Peut-être.

Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel. La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon.

Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril. moi, tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.»